Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. » Is 8, 6-7
Homélie pour le 22° dimanche du T0 (B)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
En cette période estivale des moissons qui s’achèvent, voici que notre fête patronale de Donnenheim marque la rentrée des activités autres qu’agricoles. Tradition de la fête de saint Bernard, au calendrier le 20 Août. Le saint patron de notre paroisse veille sur tout et sur chacun de nous dans les heures grandes ou petites, joyeuses et douloureuses. Il est bien juste de l’honorer aujourd’hui et de fêter en son honneur.
Tradition oblige. Ce mot tradition nous l’employons souvent et pour beaucoup de réalités. Dans la liturgie de la messe, dans le déroulement de l’année, au village ou en famille, à la question de savoir « pourquoi fait-on cela ? », ou « comme cela ? », nous répondons la plupart du temps : « c’est la tradition ». Et si d’aventure quelqu’un voudrait changer de manière de faire on lui répond trop souvent : nous avons toujours fait comme cela. La tradition semble immuable et solide comme un roc que rien ni personne ne peut et ne doit changer.
De fait les traditions donnent sens. Les traditions permettent de vivre et fortifient nos vies. Nul ne peut vivre sans tradition. Lorsque celles-ci ont été détruites, on en invente spontanément d’autres. La vie humaine ne peut pas être soumise aux changements permanents. Mais, malheureusement, on peut s’enfermer dans les traditions par paresse intellectuelle, par égoïsme ou par intérêt. C’est ce que nous dit aujourd’hui Jésus dans l’évangile. « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. » Is 8, 6-7 Une tradition est un art de faire quelque chose qui porte un sens profond. Or fréquemment nous oublions le sens premier de l’action traditionnelle, le sens qui a fait naître cette action, remplaçant immanquablement le sens primitif par un sens qui aujourd’hui nous plait ou nous conforte dans notre manière de penser. On pense comme on agit, mais on agit aussi comme on pense. Jésus débusque cette hypocrisie qui fait que l’on peut rester fidèle extérieurement à des traditions, qu’elles soient civiles ou religieuses, mais dans un éloignement du cœur qui garderait le sens de la tradition, dans l’éloignement du cœur qui devrait vivre du sens profond de cette tradition.
Si vous en voulez une très forte illustration je vous invite à regarder le film intitulé : « Le festin de Babette ». Dans un milieu très religieux et très rigoriste du Nord de l’Europe il aura fallu qu’une femme fuyant son pays, embauchée comme cuisinière, serve un excellent repas à tout ce petit monde, impeccablement religieux et à l’austérité de vie quelque peu effrayante, pour que se dévoilent les pensées mauvaises et méchantes qui habitaient les cœurs.
Comment faire pour ne pas tomber dans cette hypocrisie qui fait que nous pouvons ressembler, dit Jésus, à des tombeaux blanchis, magnifiques extérieurement dans la pratique des traditions, mais pourris à l’intérieur tels des ossements en décomposition.
Empruntons la leçon de vie aux lectures du jour avec l’aide de saint Bernard, ce géant de prédicateur des petits et des grands de son temps. « Mes frères bien-aimés, nous dit saint Jacques, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter : ce serait vous faire illusion. » Jc 1, 17-18
Nous sommes nés dans la parole d’amour échangée entre nos parents. La parole nous structure et nous fait naître à nous-même. La parole dit le mystère d’une personne et de sa vie. Pire que de n’avoir pas à manger, c’est de ne jamais recevoir une parole d’amour. L’horreur est qu’un geste d’amour soit posé sans être l’expression d’un véritable amour, d’une parole d’amour vrai qu’exprime le geste même. Tel le viol d’une personne, que le viol soit physique, moral ou spirituel. Dans le respect de nos traditions religieuses Jésus nous dit que nous pouvons pratiquer le viol de ces traditions si notre cœur est loin de lui, loin d’une parole de quelqu’un qui aime Dieu pour se laisser prendre par le Seigneur venu nous sauver. « Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité » nous dit saint Jacques. Dieu ne cesse de parler d’amour au cœur de nos vies et nous répondons trop souvent par des pratiques vides d’un cœur vrai et profond qui s’offrirait à la parole par amour. La dernière parole de Benoît XVI, juste avant de mourir, fut « Jésus je t’aime. » Toute la vie de ce grand pape disait cela en vérité. Nulle hypocrisie en ce grand serviteur de l’Église. Sa parole continuera pendant des siècles a éclairé l’Église.
Ainsi saint Jacques nous ouvre le chemin de la vie de nos traditions : « Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous. » Et le grand saint Bernard nous dit : « Garde la Parole et la Parole te gardera. » Faisant écho à Jésus qui nous dit : « Si quelqu’un m’aime il gardera ma parole et mon Père l’aimera, nous viendrons à lui et nous ferons notre demeure chez lui. » Jn 14, 23
Demain la grande majorité de nos églises seront vides. Ce n’est pas du pessimisme. C’est la réalité implacable. Que restera-t-il de l’Église dans nos pays d’Europe dans quelques dizaines d’année. Une minorité de petites communautés chrétiennes ferventes, habitées par la parole de Dieu et qui vivront de cette parole. » Ce n’est pas moi qui le dis, mais Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, dans un entretien datant de 1970.
Une tradition qui n’est que répétition, sans renouvellement dans la Parole du Christ qui purifie et rajeunit sans cesse son Église, est une tradition morte. Une tradition qui n’accepte pas de se renouveler à l’école de l’Évangile de la parole du Christ est une tradition sclérosée qui ne donnera jamais la vie. Une tradition qui enferme les pratiquants dans des communautés repliées sur elles-mêmes alors que le Christ veut nous rassembler en son corps et sa Parole est une tradition sans avenir que personne ne reprendra.
« Je suis le chemin, la vérité et la vie » dit Jésus. « C’est parce que je suis fidèle à la Tradition que j’en invente de nouvelles » disait un grand pape. La vraie Tradition, comme les traditions qui vont avec, est un organisme vivant qui demeure fidèle à un héritage en se laissant renouveler sans cesse par la Parole de vie du Christ. C’est ce qui fait que plus beau qu’un jeune couple qui s’aime, c’est un vieux couple qui s’aime. Les traditions de leurs vies n’auront été que les chemins particuliers de l’unique chemin de leur amour. Jamais les époux n’auront confondu la parole unique de leur amour unique avec les voies d’expression et les paroles de leur amour.
« Garde la parole, la parole te gardera. » Que saint Bernard nous guide en notre chemin de conversion pour être à son exemple des hérauts de l’Évangile.