Il fait entendre les sourds et parler les muets. Mc 7, 37

Homélie pour le 23° dimanche du temps ordinaire (B)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

La guérison d’un sourd-muet en pleine terre païenne est éclatante. Non seulement le malheureux handicapé retrouve la parole, mais la foule elle-même proclame la merveille : « Il a bien fait toutes choses. Il fait entendre les sourds et parler les muets. » (Mc 7, 37) Et nous, comment réagissons-nous face à de tels miracles ? Est-ce une histoire merveilleuse pour un passé lointain qui ne nous concernerait plus ? Une histoire réservée au temps de la fondation de l’Église par Jésus ? Est-ce l’annonce de fait merveilleux réservés à un petit nombre d’handicapés, petits privilégiés du Seigneur, marqueurs d’une religion des pauvres et des petits, dont quelques rares personnes accéderaient à un bonheur échappant à la plupart d’entre nous ? Suivre de telles pensées est une fausse route.

Par de tels miracles Jésus nous annonce à tous la Bonne Nouvelle du salut. La première chose que nous dit Jésus par cette guérison est qu’Il ne nous a pas créé pour le mal et la souffrance. Dieu n’est pas responsable du mal. Dieu est responsable du monde tel qu’Il l’a créé. Dieu a donné une liberté à l’homme avec laquelle l’homme a introduit le mal dans le monde. Le boiteux, le tordu, le sourd-muet, l’aveugle-né, le cancéreux et le handicapé n’y sont pour rien dans leur maladie. Ils sont comme vous et moi, nés dans un monde où la dysharmonie entre l’homme et la création a été introduite, aux origines, par le péché des hommes. La véritable écologie ne consiste pas à ramener le monde à une unité, une unification égalitariste ou une confusion entre l’homme et l’animal. La véritable écologie est de découvrir la place de chaque espèce, dans la beauté de sa nature propre, suivant l’harmonie de tous, selon une hiérarchie qui n’est ni domination ni esclavage, mais symphonie d’orchestre en louange à Dieu. « La création aspire de toutes ses forces à la révélation des fils de Dieu… Elle crie dans les douleurs de l’enfantement. » (Rm 8, 19)

Jésus vient mettre un terme à toutes les dysharmonies de nos vies. Jésus en sa personne restaure toute la création. Mieux Jésus fait une création nouvelle (Ap 21, 5). C’est ce qu’ont annoncé les prophètes : « Soyez forts, ne craignez pas, nous dit Isaïe. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. »  Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes. » (Is 35, 4-7)

Si Jésus n’a pas guéri tous les boiteux et tous les handicapés de son temps ce n’est que pur respect de la liberté de l’homme. Nous voulons bien la santé de notre corps, mais désirons nous la santé de notre âme. Notre corps c’est, inséparablement, notre être en relation avec Dieu, avec nos proches et avec le cosmos dans lequel nous vivons. Nous sommes appelés à faire alliance avec Dieu en toutes les dimensions de notre être, corps, cœur et âme. Qu’est-ce que la santé du corps sans la santé de l’âme ? « Si vous n’apportez pas Dieu avec vos médecines, disait Saint Padre Pio au personnel soignant de son hôpital, vos médecines ne serviront pas à grand-chose. » Voilà pourquoi ce monde sans Dieu, dès qu’il ne peut plus soigner, est prêt à donner la mort. Sous prétexte de dignité et de fraternité, on supprime la liberté de Dieu et de l’homme dans l’ultime moment de la grande rencontre où Dieu appelle un liberté à passer la mort avec Lui pour une alliance éternelle.

Jésus, au contraire, nous fait signe à travers tous les miracles pour que notre âme s’ouvre à son appel d’amour, à son appel d’alliance. « Effata, ouvre-toi. » (Mc 7, 34) Du plus profond de notre âme, acceptons-nous vraiment de nous ouvrir à la parole de Dieu. Il y a pire que d’être un sourd muet, un handicapé physique. C’est d’être un handicapé de l’âme, sourd à la parole de Dieu et donc incapable de la proclamer. Notre société qui refuse la naissance des enfants trisomiques a beau faire la part exclusive aux « bisomiques » [1] que nous sommes. Mais la plupart du temps les personnes trisomiques sont des merveilles du cœur et de l’âme. Trisomiques, donc limitées dans leur intellect, elles sont parfaitement « bisomiques » du cœur, de pures lumières pour l’amour. Nous les « bisomiques » de l’intellect, ne serions-nous pas des trisomiques du cœur qui s’ignorent ?

Faire alliance demande du temps. L’amour se vit dans le temps et la durée. Loin de tous les papillonnages en amour ou du zapping contemporain qui refuse le mystère de la croix et se jette dans une polygamie successive aussi destructrice que source de malheur pour beaucoup. L’amour demande tout l’homme, l’amour engage la personne tout entière, cœur et corps, corps et âme, dans un oui sans réserve et sans reprise. Seul l’amour est force de création, aimait dire saint Maximilien Kolbe, mort dans le bunker de la faim d’Auschwitz. L’amour rend libre, non de faire ce que l’on veut, mais de se donner. Si l’âme est sourde, et le cœur muet, l’homme est un mort vivant qui s’ignore. Il court sur les chemins d’une fausse liberté où il prétend se construire seul, sans Dieu et sans les autres, dans un individualisme mortifère.

Si Jésus demande de garder le secret sur cette guérison, ce n’est point pour se réserver à une élite dont nous ne devrions point faire partie. Le secret ici n’est pas ce qu’il faut taire. Le secret est ce qu’il faut vivre pour en parler. Le secret même devient poison à celui qui ne veut pas en vivre. Jésus est venu parler ouvertement, mais au secret de nos vies et de nos consciences, pour nous guérir de nos plus profondes surdités, nous invitant, en temps et en heure, à proclamer les merveilles de Dieu.

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[1] Expression que j’emprunte à un jeune trisomique qui parlait ainsi de nous les gens dits normaux.

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Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. » Is 8, 6-7