« Il s'est abaissé…. jusqu'à la mort sur une croix. » Ph2.8
Homélie pour la fête de la Croix Glorieuse
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne tint pas comme une proie d'être en égalité avec Dieu. Mais il s'est vidé lui-même, prenant forme d'esclave, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur une croix. » Phi2,6-8 Nos premiers frères chrétiens chantait cette hymne liturgique. La prière dit notre foi. Notre foi s'exprime dans la prière. Prendre la mesure de telles paroles est une folie. Qui le peut vraiment ? Font écho à cette strophe chrétienne tant d'autres paroles de l'Écriture. « En effet, puisque le créateur et maître de tout voulait avoir une multitude de fils à conduire jusqu'à la gloire, il était normal qu'il mène à sa perfection, par la souffrance, celui qui est à l’origine du salut de tous. » He 2,10 L'oraison de cette fête, quant à elle, l'exprime avec force, disant : « Tu as voulu, Seigneur, que tous les hommes soient sauvés par la croix de ton Fils... » Comment donc connaître un tel mystère, ainsi que le demande cette oraison ? Car affirmer que la croix est le chemin de la gloire, affirmer que la souffrance volontaire mène au salut, confesser que le plus sadique et le plus horrible des supplices que l'homme n'ait jamais inventé, soit le trône de la gloire pour Dieu comme pour ses enfants les hommes, n'est-ce pas, plus qu'une gageure, une imposture ? Le Seigneur Jésus dit un jour à la vénérable Marthe Robin : « Achète les âmes par le silence et le secret de la souffrance. » Paroles divines qui nous mettent sur la route d'une véritable connaissance de ce mystère inouï de la Croix glorieuse. Deux termes qui ne sont pas contradictoires, mais paradoxaux.
Le silence, dans un siècle bavard et super branché par tous les réseaux de l'internet, à vous abrutir des bruits du monde et de toutes les opinions, des plus violentes aux plus absurdes qui soient. Même notre Église photocopiante, polycopiante et – si vous me permettez le néologisme - « internétisée » à outrance, n'est pas exempte de ce brouhaha permanent de nos vies. Voyez comment nos églises ne sont jamais aussi silencieuses, avant et après une célébration, que lorsqu'il y a un cercueil au milieu de la nef. Étonnement, la mort nous fait cesser d'être bavards, oublieux que nous sommes, trop souvent, de la présence des présences, Jésus hostie au tabernacle, là où se tient le Fils Unique du Père qui s'est vidé de sa divinité pour se faire l'un de nous, pour habiter parmi nous sous la forme la plus humble qui soit : un si petit morceau de pain. Là tout entier gît dans le tabernacle celui que, par nos bavardages intempestifs, nous assimilons à un mort, puisque nous l’ignorons, alors qu'il est le super vivant. Là, à côté de la petite flamme rouge, gît tout Dieu caché en Jésus dans son âme, son corps et sa divinité. En présence du roi des rois nous nous comportons trop souvent comme des pies voleuses qui avons toujours quelque chose à dire à nos voisins, à parler de nos multiples opinions qui semblent plus importantes que toute la grandeur du mystère de la foi. Ainsi priait la vénérable Marthe, une silencieuse s’il en fut, cloué sur un lit d'handicapé pendant cinquante ans : « Ô Marie ! Ô ma Sainte et Bonne Mère ! Donnez-moi, donnez à tous de comprendre la grande valeur du silence dans lequel on entend Dieu ! Apprenez-moi à me taire pour écouter la Sagesse Éternelle. Apprenez-moi à tirer du silence tout ce qu'il renferme de grand, de saint, de surnaturel, de divin ; aidez-moi à en faire une prière parfaite, une prière toute de foi, de confiance et d'amour ; une prière vibrante, agissante, féconde, capable de glorifier Dieu et de sauver les âmes ! Ma vie vaudra ce que vaudra mon oraison. » (M.R.12 Janvier 1930) L'ouvrage du Cardinal Sarah sur la force du silence est d'une brûlante actualité.
Tous les saints le proclament : notre vie vaut ce que vaut notre silence. Car pour naître avec, connaître le mystère de la croix il faut réaliser ce que dit la finale de l'épitre aux Romains « À Celui qui a le pouvoir de vous affermir conformément à mon Évangile et à la proclamation de Jésus Christ : révélation d'un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd'hui manifesté par des écritures qui le prédisent selon l'ordre du Dieu éternel, porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l'obéissance de la foi » Rm 16, 27-28
Edith Stein, sœur Thérèse Bénédicte de la Croix, grande philosophe et mystique authentique, ne demandait qu'une chose à Jésus dans l'horreur d'Auschwitz : « Seigneur apprends-moi la science de la croix. » Faudra-t-il de telles horreurs pour nous imposer le silence qui nous donnera soif d'apprendre le secret de la croix ? …
Car il s'agit bien d'un secret. Or le propre du secret selon l'Évangile, comme nous l'enseigne fort justement saint Louis Marie Grignon de Montfort, c'est ne n'être connu que de celui qui veut en vivre. Le secret lui-même devient poison pour celui-là même qui prêtant le connaître ou en parler, sans en vivre en vérité. Le secret de la croix ne s'apprend qu'à genoux, dans le silence le plus authentique qui soit. Car le secret de la croix est le mystère de l'amour même de la Sainte Trinité. En Dieu il n'y a que dépossession de soi dans une chasteté parfaite du Père vis-à-vis du Fils, du Père et du Fils dans l'Esprit. L'Esprit Saint est la personne de l'Amour qui est la pauvreté même de soi pour l'être aimé. Sur la croix Jésus a vécu le silence du Père, à en crier à l'abandon, sans jamais douter de cet amour, se livrant comme un enfant qui s'endort sur le sein de son père, en obéissance amoureuse pleine et entière : « Entre tes mains, Père, je remets mon esprit. » Parole ultime du Juste d'entre les justes, parole offerte avec le pardon pour tous ses bourreaux. Jésus crucifié, dépouillé jusqu’à l’extrême en son âme et son corps, le pauvre par excellence qui ne retient aucun fait de justice. Dieu seul est juste et peut rendre la justice que réclame sa divinité même. Jésus s'est vidé de sa divinité pour se faire notre justice Qui pourrait nous conduire à la connaissance d'un tel mystère, sinon l'auteur même de ce mystère, l'Esprit Saint, amour du Père et du Fils, dans lequel et par lequel Jésus le Fils s’offre tout entier afin de nous racheter tout entier. Saint François d'Assise, le Petit Pauvre, enseignait ainsi à ses frères l'obéissance d'amour en ces termes : « Ne gardez rien de vous afin que vous reçoive tout entier Celui qui se donne à vous tout entier. » La communion sacramentelle ne peut agir qu'à l'exacte mesure de notre état de grâce et de la dépossession que nous faisons réellement de nous-mêmes en communiant. Prétendre communier sans vouloir être martyr, sans vouloir rendre sang pour sang à Celui qui se sacrifie pour nous, jusqu'à en être exsangue des dernières gouttes de sang et d'eau de son corps, c'est un mensonge qui ne trompe que nous-mêmes et les autres, mais pas Dieu.