« Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,il se chargera de leurs fautes. » Is 53, 11
Homélie pour le 29° dimanche du Temps de l’Église
Fr. Jean-Dominique Dubois, ofm
Les mots du prophète ont quelque chose de scandaleux. Comment Isaïe peut-il mettre sur les lèvres de tout un peuple que La souffrance de celui-ci a quelque chose de noble, au point de valoir le salut du monde entier ? Tels sont les chants du Serviteur, qu’on lit particulièrement durant les jours de la Passion avant de célébrer Pâques.
Israël vient de vivre une terrible catastrophe. Nous sommes au début du 6° siècle avant Jésus-Christ. La disparition de son royaume, l’exil sur une lointaine terre étrangère, la fin du culte au temple de Jérusalem, le massacre de toutes les élites qui n’ont pas été déportées. Depuis des siècles le contrat d’Alliance entre Dieu, le Saint béni soit-il, et son peuple est le suivant : si tu es fidèle tu auras la vie et le bonheur. Si tu ne suis pas les voies du Seigneur ce sera le malheur et la mort. Tel est l’enseignement du deutéronome. Depuis sa naissance le peuple confesse le caractère unique de ce Dieu Unique, car ce dernier s’est fait reconnaître en ne voulant que le bonheur de son peuple. Le drame de l’Exil à Babylone oblige le peuple à faire son mea culpa pour regarder en face la longue histoire de ses infidélités. Ce que nous décrivent si bien les livres historiques de la Bible. Toutefois les prophètes tiennent fermement la confession de foi de la fidélité de Dieu. La délivrance viendra par le roi Cyrus de Perse, lequel envahit le Moyen Orient et libère les peuples du joug des Chaldéens. Serait-ce donc le Dieu des Perses qui soit le meilleur dieu, puisqu’il a la victoire ? Jusqu’alors Israël est monolâtre. Il adore le Dieu Unique parmi les autres dieux. La victoire de Cyrus et le retour sur la terre promise par les soins du roi étranger vainqueur plonge Israël dans une terrible crise de la foi. Serait-ce le dieu lumière, Mazda, des Perses qui est le vrai Dieu, puisqu’il a la victoire, où le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui visiblement est défait à travers son peuple ? Israël ne peut oublier les tendresses de Dieu dans le désert depuis sa naissance jusqu’à aujourd’hui. Ce que nos frères juifs célèbrent aujourd’hui par la fête des cabanes, la fête de Soukkot. Le dieu lumière des Perses n’est qu’une créature. C’est le Dieu saint d’Israël qui donne la victoire à travers Cyrus et fait retrouver à son peuple tant aimé la terre promise des pères, le temple et le roi. Désormais Israël devient monothéiste. Son Dieu est non seulement unique en ce qu’Il veut le bonheur de l’homme, mais il est le seul. Il n’y a pas d’autres Dieu que Dieu. Les autres dieux sont des images fabriquées par l’homme en quête de sens.
Le drame de l’Exil apparaît désormais sous un jour tout neuf. Il est non seulement la conséquence des nombreux péchés d’Israël mais aussi la conséquence du péché de tous les hommes. Ce péché, qui d’ailleurs peut en prendre la mesure, tant est immense l’amour du Très Haut qui transfigure l’exil. Si dès lors il n’y a plus que le Dieu d’Israël comme Unique Dieu, Il ne peut l’être que pour tous les hommes. Donc Israël a vocation pour tous les peuples. Au-delà de la mystérieuse solidarité qui lie tous les hommes entre eux, Israël par sa foi au seul Dieu Unique prend conscience qu’il est le peuple élu pour tous. « Toute grâce est fraternelle » dira saint Thomas d’Aquin. Aussi de même qu’Israël porte son propre péché par solidarité dans la condition humaine et par sa foi, Israël porte aussi les péchés de toute l’humanité. Il ne le pourrait pas sans la grâce reçue dans un appel singulier en faveur de tous.
Le péché et la souffrance n’ont aucun sens en soi et doivent être combattus. Mais Dieu seul peut recréer par-delà le péché. Dieu seul peut faire toutes choses nouvelles. Dieu, par son tout petit peuple Israël, se fait l’un de nous pour nous tous jusqu’à se faire par Jésus Christ le Serviteur Unique de toute l’humanité. Israël n’aurait pu être le serviteur souffrant de tous sans la grâce divine, sans la « Ruah Adonaï », le souffle du Seigneur. Le pardon que Dieu seul peut donner au jour du Yom Kippour s’est fait chair en Jésus Christ pour ôter les péchés du peuple et du monde entier. Car Dieu seul peut pardonner, Dieu seul peut porter notre péché pour le retourner en grâce. Israël était serviteur souffrant pour les siens comme pour tous les hommes dans la conscience vive que Dieu seul peut alléger ce lourd fardeau de l’infidélité afin de le retourner en grâce. Le Christ est venu accomplir en sa personne ce retournement parce qu’Il est Dieu.
Alors pourquoi cheminons-nous dans nos vies passagères et voyageuses en voulant toujours la première place ? Avons-nous oublié, méconnu, Celui qui est notre Seigneur et Maître, tel que nous l’enseigne l’épître aux Philippiens ? « Lui qui était de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Il s’est vidé de sa divinité jusqu’à prendre la condition de l’esclave… » pour nous et pour la multitude, pour le rachat des péchés de tous les hommes.
Paul Claudel dira : « Puissante et la souffrance quand elle est aussi volontaire que le péché. » La misère et la souffrance sous toutes ses formes sont à combattre. Mais ce qui demeure comme les plaies de notre vie doit être offert, en union avec le Sauveur des hommes, pour que, en nous, à travers nous, Jésus retourne en grâce nos péchés et leurs conséquences. Heureux celui qui découvre le secret de la souffrance transfigurée en Christ, le secret de la croix de Jésus ! Car le serviteur n’est pas au-dessus du Maître, d’autant que Jésus ne nous appelle plus serviteurs mais amis, nous livrant tous les secrets de son cœur d’amour transpercé pour nous.