« Ils ont lavé leurs robes … par le sang de l’Agneau. » Ap 7, 14
Homélie pour la solennité de Tous les Saints
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Que dire de cette fête de la Toussaint quand s’entrechoquent, dans nos esprits et dans nos rues, tout à la fois, l’annonce d’un jour férié traditionnellement lié à la fête de tous les saints, une journée dédiée à nos morts et aujourd’hui la résurgence envahissante de la fête d’Halloween ? Que dire et que penser ? Où sommes-nous ? Où en sommes-nous ?...
Chacun répondra en fonction de ses convictions mais la foi de l’Église ne se négocie pas. La foi de l’Église c’est la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, soit Jésus Christ lui-même dans ce qu’Il nous a révélé de Dieu son Père et de l’homme quant à sa destinée.
L’histoire nous instruit. La fête d’Halloween remonte à plusieurs siècles avant Jésus Christ lorsqu’en Irlande et en Ecosse nos ancêtres celtes célébraient la fin de l’année et le début d’une nouvelle année. Il était de tradition de penser qu’au changement d’année les esprits des morts visitaient les vivants. Que venaient-ils donc faire, sinon rappeler aux vivants que la mort est pour tous, mais sans doute venaient-ils aussi réclamer les suffrages des vivants pour ce qui concerne leurs sorts de défunts. Les druides ont régulé cette célébration selon la mythologie celte.
Voilà qui est absolument commun à toutes les civilisations, donc à toutes les religions. Quelle réponse donner en effet à cette question de la vie après la mort ? Le début de la civilisation est marqué par l’ensevelissement des morts. Prise de conscience de l’humanité que la vie ouvre sur un avenir dont on s’interroge de savoir ce qu’il en sera… Prise de conscience que l’homme dépasse l’homme et que la conscience de la vie, dans sa grandeur et sa sublimité, interroge la mort pour en résoudre l’énigme.
La fête d’Halloween se perdit en Irlande vers le 5° siècle, sans doute sous l’influence de la christianisation. Mais les contes et légendes perdurèrent et trouvèrent un écho aux États-Unis, avec les immigrés irlandais, dans la fête de la Toussaint et la journée chrétienne des morts. C’est la fête chrétienne des saints qui donna le nom de Halloween, en anglais « le soir de tous les saints ». Parallèlement se développa tout un imaginaire des esprits du mal qui ont trait à la mort, vampires et autres sorcières.
L’histoire des religions nous enseigne qu’il est toujours difficile de distinguer ce qui relève de l’une ou de l’autre des croyances. L’évangélisation n’est jamais chimiquement pure et il est difficile de quitter les idoles que l’on a adoré durant des siècles. Ainsi à l’heure où la foi chrétienne est en perte de vitesse sur notre continent les vieilles croyances renaissent, car la nature a horreur du vide.
La fête de tous les saints a été rapidement célébrée dans les premiers siècles de l’Église très tôt après Pâques en tant que la fête de tous les martyrs. Fête de ceux-là même qui ont donnés leur vie comme le Christ. Au 7° siècle l’Église de Rome christianisa la dédicace du Panthéon, lieu de tous les dieux romains, par la fête de tous les saints. Mais ce sont les moines anglais, évangélisateurs de l’Europe, qui au 8° siècle, déplacèrent la fête de tous les Saints au premier Novembre, très probablement pour supplanter la fête païenne d’Halloween, appelé depuis ses débuts la fête de Samain. La solennité de tous les Saints fut généralisée dans l’Église au 9°siècle et fixée à la date du 1 Novembre.
À cette date la nature s’endort et nous fait penser inexorablement à la mort. Chrétiens nous confessons que la mort séparation d’avec Dieu, en nous-mêmes et d’avec nos semblables, cette mort-là est vaincue définitivement par le Christ. Chrétiens, nous confessons la vie éternelle commencée en Christ dès le jour de notre baptême. Chrétiens, nous confessons que vivre la foi en Jésus Christ c’est lui offrir toute notre vie, de tous les jours, dans tous les actes du quotidien, jusqu’au jour où nous ne pourrons rien offrir sinon notre personne même, ne nous abandonnant à la mort que pour être à Lui totalement et définitivement. La fête de tous les Saints c’est la célébration jubilante où nous rendons grâce pour la vie et la mort de tous nos frères et sœurs ainés dans la foi chrétienne qui sont parvenus à la plénitude du don d’eux-mêmes et méritent d’être désormais dans le face à face avec Dieu. Être chrétien et être martyr pour le Christ, c’est la même chose.
Demain nous prierons pour nos défunts. Car nous croyons que le péché n’entre pas au paradis. Ne rentre au ciel que les pécheurs pardonnés. Tel on meure, tel on est reçu devant Dieu pour le jugement particulier. La vision de Dieu au purgatoire n’est pas une condamnation mais la joie douloureuse de pleurer ses péchés dans l’amour brûlant de Dieu pour chacun de nous, jusqu’à l’heure, connue de Dieu seul, où le Seigneur peut nous embrasser de toute sa plénitude. La prière pour les défunts est traditionnelle dans la foi juive depuis l’époque des martyrs d’Israël, au second siècle avant Jésus Christ, comme elle est traditionnelle dans la foi de l’Église depuis l’antiquité chrétienne.
Alors que faire et que penser de la fête d’Halloween… Nos morts nous interrogent, oui, et nous réclament des prières. Mais la fantasmagorie de la mort et de tous les mauvais esprits qui cherchent la perte de l’homme n’est pas seulement une invention celtique. Elle est de toutes les religions. La foi aux démons et aux esprits mauvais fait partie de notre propre credo quand nous disons que Dieu créa les créatures visibles et invisibles. Pour nous chrétiens, Dieu n’a créé que de bonnes créatures tant visibles qu’invisibles. Mais la révolte de certains anges n’est pas un leurre ni une invention mythologique. C’est « pour vaincre les œuvres du diable que le Christ est venu dans le monde » nous dit saint Jean (Jn 3, 8). Si pour nous, chrétiens les démons et les forces du mal cherchent à entraîner l’homme dans leur chute, peut-être vaut-il mieux, d’aucunes manières, ni les n’invoquer ni les singer ? Car seule la liberté de l’homme a pouvoir sur le bien et le mal. La liberté de l’homme est la porte ouverte, ou fermée, aux esprits, bons ou mauvais. Faisons attention à ce que nous décidons de célébrer et à qui ou à quoi nous ouvrons les portes de notre vie.
Les saints que nous fêtons aujourd’hui sont saints parce que dans toute leur vie ils ont ouvert la porte de leur conscience et de leur liberté à Jésus Christ et à toutes les forces de l’Esprit Saint. Si leur vie de sainteté fut le prix du sang, leur sacrifice n’a pas été vain. Eux seuls ont transformés le monde y apportant la justice et la paix, la sainteté et la vie véritable…
Que tous les Saints, nos frères et sœurs ainés, nous accompagnent de leur prière pour devenir comme eux « saints et immaculés en la présence du Christ dans l’amour » (Eph 1, 4). Le Christ seul, notre Vie, notre Espérance et notre Avenir.