« Tu aimeras Dieu… et ton prochain comme toi-même » Mc 12, 29
Homélie pour le 31° dimanche du Temps de l’Église
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Nous le savons fort bien. Notre devoir de chrétien c’est la charité. Aimer Dieu et son prochain, voilà toute la loi et les commandements. Nos chansons crient toutes l’amour, le besoin d’être aimé et d’aimer. Jamais sur la même musique ou les mêmes modalités mais toutes s’accordent pour dire que l’homme sans amour est un homme mort. Quelle est donc la musique chrétienne de l’amour ?
Voici un scribe visiblement séduit par Jésus et son enseignement, par son fabuleux comportement, comme sans doute par sa réputation si pleine de bonté et de miséricorde pour les pécheurs. En bon juif, bien formé, ce scribe sait très bien que l’essentiel de la loi, le cœur de la Torah, c’est l’amour de Dieu et du prochain. Alors, pourquoi poser la question à ce nouveau Rabbi ? L’homme sait également combien il est difficile d’aimer en vérité, pour ne pas dire que c’est presque impossible. « Je ne fais pas le bien que je veux, dira saint Paul, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Rm 7, 19) Dans son histoire pluriséculaire, Israël a fait l’expérience de l’amour brûlant de Dieu et de sa fidélité miséricordieuse, mais face à ses nombreux reniements autant que ses trahisons. Alors, pour baliser le chemin de l’amour de Dieu et du prochain la tradition juive a peu à peu rajouté des commandements au commandements, des préceptes au préceptes, jusqu’au nombre d’environ 613. Comment s’y retrouver dans ce maquis des indications, ou des interdictions de vie ? Comment ne pas y perdre l’essentiel, le cœur du cœur de la Loi ? Comment s’y retrouver pour parvenir effectivement à pratiquer l’amour en vérité ?
Jésus rayonne en ce domaine aux yeux de ses contemporains. Sa miséricorde est sans limites. Sa bonté est pour tous, son espérance en tous attire les foules à lui… Personne n’a jamais parlé comme lui avec autorité. Une autorité qui fait se lever les boiteux et les tordus tant sur le plan moral que physique.
Voici donc ce scribe, timide et audacieux à la fois, posant la question clé : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Dit autrement : dis-nous quel est ton secret ? Comment t’y prends tu pour réussir en charité ? Sans doute aussi faut-il entendre ici premier, non pas seulement au sens d’un ordre chronologique, mais au sens de premier comme source de tous les autres commandements, premier comme âme de la Loi.
Jésus répond, ne faisant que redire à cet homme de foi ce qu’il sait déjà : « Voici le premier : Écoute, Israël : Le Seigneur notre Dieu est UN. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » (Dt 6, 4-5) Ces versets du deutéronome forment la prière juive de tous les matins. C’est dire si Jésus n’apprend rien à son interlocuteur. Jésus débute un dialogue dans le respect de son interlocuteur, se situant là où il en est. Il vient susciter la liberté sans jamais la contraindre et pour cela chemine au pas de ses compagnons de route. Le scribe de poursuivre en redisant la même chose que Jésus mais avec une précision capitale : ces deux commandements valent mieux que tous les sacrifices et les holocaustes. (Mc 12, 33)
Au vue de cette remarque judicieuse, Jésus répond que cet homme n’est pas loin du Royaume. En effet il ne met pas tous les commandements sur le même plan en donnant par là un clé d’interprétation fondamentale. Néanmoins Jésus laisse son auditoire dans l’interrogation fondamentale : qu’est-ce que le Royaume ? Par quelles voies y entrer ? Qui est celui-là qui en parle avec une telle autorité faite tant de bonté miséricordieuse que de fermeté ?
Par ses signes de miséricorde, par ses miracles et par tout son enseignement Jésus montre, silencieusement tout en se manifestant, qu’Il est le Royaume, qu’on n’entre en ce Royaume que par sa personne. Il est la Porte (Jn 10, 9). Il est « le chemin la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Pour le croire et fonder sa vie par la foi en sa personne, il faut beaucoup cheminer... D’une certaine manière Il est plus facile de se perdre ou de se rassurer dans tout le permis et le défendu, dans les innombrables commandements de nos vies, y compris nos commandements religieux, que de se laisser aimer par Jésus, pour aimer à notre tour en Lui, avec Lui et par Lui. Que notre cœur soit son cœur. Que notre âme soit son âme. Que notre intelligence et notre esprit soient les siens. « Quand j’aime c’est Jésus qui aime en moi » disait la petite Thérèse. Aimer Dieu de toutes les forces de son être et son prochain comme soi-même, ce n’est pas qu’une question de quantité, ou même d’intensité de service, mais c’est faire corps et âme avec notre Dieu Un en Jésus Christ, c’est croire que notre prochain fait partie de nous. Lorsque Saint Paul renvoie l’esclave Onésime à son maître Philémon, il demande à ce dernier de le recevoir non pas comme un esclave, un serviteur, mais comme un autre lui-même (Phi 17). Par le baptême nous sommes tous Un dans l’Unique. Cette gratuité absolue de notre baptême, de notre être chrétien en Jésus, nous oblige au sacrifice de toute notre vie pour le Christ et pour les autres. Ne jamais prétendre aimer sans aimer en dehors du Cœur même de Jésus Christ… Nos conflits et nos disputes en tout genre blessent les autres, certes, mais nous blessent nous-mêmes plus encore, car sans nous l’avouer, blesser son prochain c’est se blesser soi-même. Le Royaume est au miséricordieux, aux doux, aux affligés pour la justice, au persécutés pour le Christ. Dieu seul peut réaliser cela en nous. Les multiples commandements de nos vies ne sont que des panneaux indicateurs qu’il ne faut pas confondre avec le chemin, la vérité et la vie qu’est Jésus Christ en personne.