Pourquoi la guerre ? « C’est à moi que vous l’avez fait. » Mt 25, 40
Homélie pour la fête de Saint Martin et la mémoire de l’armistice de 1918
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Pourquoi la guerre ? Pourquoi les leçons de l’histoire ne sont-elles jamais reçues à la hauteur des massacres engendrés ? Pourquoi la guerre puisqu’il faut toujours en finir par un compromis de paix à moins que ce soit par l’éradication complète d’un peuple ou d’une nation ?
La tragédie de 14-18 n’a point évité celle plus grande encore de 39-45. Les morts par milliers en chaque bataille, la puanteur des cadavres en décomposition, les soldats blessés qui hurlent leur souffrance, la boue et la mitraille des tranchées, les gaz dévastateurs qui ravagent l’âme à l’avance dans la peur de mourir miné de l’intérieur. Rien n’a servi à nous enseigner. Vingt ans plus tard les tueries de masse redoublent d’intensité. La science vient à la rescousse et rajoute dans l’horreur : les massacres à grande échelle, les camps d’extermination où le gaz zyklon élimine des populations entières, les tapis de bombe sur tant de pays jusqu’à Hiroshima et Nagasaki, bombes toujours plus ravageuses faisant des millions de morts, de veuves et d’orphelins, d’estropiés à vie, de gueules cassées et de vies brisées…
Pourquoi les guerres ne nous enseignent-elles pas ? Durant la guerre froide l’humanité a accumulé un arsenal nucléaire capable de faire sauter plusieurs fois la planète… Pourquoi tous les pares-feux créés après-guerre n’ont-ils pas empêchés tant de conflits ? Que deviennent les organisations internationales impuissantes face à l’actuelle recomposition explosive de la géopolitique ? Qui nous gardera d’une nouvelle éruption guerrière dont nul ne sait s’il en ressortira vivant…
Pourquoi la guerre est-elle toujours de retour ?
Martin de Tours est un jeune soldat romain, hongrois d’origine et catéchumène. Envoyé en Gaule il donne au pauvre la moitié de son manteau. Ce pauvre c’est le Christ qui dira de lui : « Martin catéchumène m’a donné son manteau. »
Le jeune abbé Karol Wojtyla trouve sur sa route une toute jeune adolescente juive épuisée de fuir la persécution nazie. Le père Karol la prend sur ses épaules pour la conduire en sureté. En l’an 2000, le vieux pape Jean-Paul II fait son pèlerinage jubilaire à Jérusalem. Dans l’immense mémorial de la Shoah la jeune adolescente devenue une noble vieille dame et le vieux pape se retrouvent, bouleversés, seuls, dans les larmes et le silence.
Martin et Karol nous enseignent. Tous deux source de paix. Ils ont appris à dire davantage « Toi » que « Moi ». Leur cœur d’apôtre aime l’autre comme un « Tu » plus important que leur « Je ». L’autre est pour eux une personne unique et inaliénable qui vaut tout l’amour de soi dans l’engagement de tout son moi.
À l’image du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, à l’image du Dieu de Jésus Christ Martin et Karol ont été « en sortie de soi » pour devenir eux-mêmes, en aimant comme Dieu aime. Au sein de la Trinité Sainte jamais Dieu le Père ne dit « Moi ». Le Père ne sait dire qu’une seule parole, son Verbe, son Fils Unique à qui Il dit de toute éternité « Toi c’est Moi ». Ce que Je suis je te le donne. Le Fils ne dit jamais « Moi ». Il ne cesse de dire au Père que ce qu’Il est c’est « Lui ». Le Père et le Fils ne se possèdent jamais l’un l’autre en se disant « Toi », car leur échange est le « Soi », Unique et personnel, l’Esprit Saint.
Les guerres n’adviennent sinon parce que lorsque les nations ou les peuples disent moi, mon intérêt et mon existence personnelle sont une priorité absolue sur les intérêts et l’existence des autres peuples. Les guerres, c’est quand les peuples se croient meilleurs ou au-dessus des autres dans la prétention vaniteuse que leur culture ou leur identité est supérieure. Les guerres, c’est aussi quand un peuple ou une nation se saborde en perdant son identité par égoïsme forcené, par individualisme féroce de chacun pour ses intérêts ou ses prétentions désincarnées. Les guerres, c’est quand dans nos familles et nos groupes sociaux, nous n’arrêtons pas de dire moi sans nous ouvrir à la beauté et à la grandeur de l’autre, de son identité et de sa nature propre.
Les guerres c’est quand l’homme croit qu’il nait naturellement bon, n’en déplaise à Monsieur Rousseau, pour ne pas voir ce que l’on voit, à savoir que le mal est en chacun de nous, prêt à surgir comme une bête immonde, parce que nous sommes en manque d’éducation, de culture, et de religion, nous satisfaisant d’une apparence de foi vague en un Jésus Christ réduit à l’admirable ami de la morale des valeurs dans l’oubli de son sacrifice sanglant pour nous tous.
Comment des nations de tradition chrétienne ont-elles pu se faire la guerre avec cette intensité jusqu’à penser la destruction totale de nos frères ainés les juifs ? Parce que notre foi chrétienne est restée au stade d’une affaire d’amitié ou de sympathie réciproque, non le sauvetage de l’homme, de tout homme, par Dieu Lui-même en Jésus Christ. Nous avons oublié, si ce n’est nié que nous sommes tous des rachetés de cette terrible réalité qui s’appelle le péché originel. Au 19° siècle les idéologies de la mort de l’homme sont entrées dans la théologie de l’Église pour ne plus nous enseigner qu’un christianisme horizontal de la solidarité au détriment d’une théologie du salut en Jésus Christ. Nos amours et nos amitiés ont besoin d’être sauvés par Jésus Christ. Si l’homme n’a plus Dieu pour fondement il aura froid et se jettera sur son semblable soit dans la violence soit dans l’érotisme, a écrit Dostoïevski en 1840. Si les chrétiens ne confessent plus le mystère de la croix dans leur vie concrète, l’Église n’est plus qu’une ONG parmi d’autres qui n’a rien à dire au monde.
Dieu est un éducateur hors-pair. Face aux guerres de notre temps Il nous a offert les saints dont nous avons besoin pour comprendre ce que nous avons à vivre en tout premier lieu. Citons en quelques-uns sans pouvoir les présenter davantage. Saint Séraphin de Sarov, moine orthodoxe du début du 20° siècle. Un puits de silence et de prière qui prépara sa communauté religieuse à la dévastation de la révolution bolchévique de 1917. Saint Charbel Maklouf, un autre puits de silence et de prière. Moine libanais maronite, Charbel a vécu une réclusion totale pendant vingt ans, longtemps avant que son pays ne se détruise de l’intérieur. Charbel est aujourd’hui l’espérance des libanais, toute religion confondue. Saint Padre Pio, jeune prêtre capucin italien, s’offre en victime au Seigneur en 1918 pour arrêter la boucherie de la guerre de 14. Padre Pio reçoit les stigmates de Jésus le 23 septembre 1918 et vivra la passion du Christ cinquante ans. C’était quelques semaines avant l’armistice.
Le ciel en personne s’est ouvert à Lourdes et à Fatima. La Vierge Immaculée nous a redit le message de l’Évangile : si vous ne revenez pas à la source qu’est le Christ victorieux de ce mal qui est en chacun de vous, les boues horribles de vos guerres reprendront de plus belles. Prière et pénitence, conversion et sacrifice. Qui veut l’entendre ?
Nos morts nous obligent. Nos morts crient vengeance de toute la puissance de leur sacrifice. Leur vengeance véritable c’est la miséricorde. C’est la lutte implacable, dans ma propre vie, du mal qui m’habite et peut vite faire de moi un tortionnaire des autres. Nos morts nous crient : plus jamais cela.
Pour qu’il en soit ainsi il n’y a pas d’autre chemin que le Christ. Le Christ seul Sauveur et Rédempteur de l’homme. Apprendre jour après jour du Christ à contempler la beauté de la création. Aimer avec le Cœur du Christ dans le nôtre en aimant l’autre, tout autre, comme soi-même. Les apôtres qui se sont crus malins avant la Passion se sont retrouvés mouillés de honte par leur reniement et leur lâcheté. Ils apprendront la leçon en contemplant Jésus en croix, en recevant sa miséricorde, et en se souvenant que le Maître leur a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. » (Jn. 15, 5)