« Quiconque est de la vérité, écoute ma voix. » Jn 17, 37
Homélie pour la Solennité du Christ, Roi de l’Univers
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Pouvait-on imaginer un dialogue plus fort et plus emblématique que celui de Pilate avec Jésus en ce faux procès où le Christ est livré, abandonné des siens ? À cette heure unique de l’histoire, le salut du monde est en jeu. La guerre et la paix se jouent précisément là, en ce drame des années 30. Deux hommes se font face : l’un a pouvoir de vie et de mort sur ses semblables. L’autre s’offre à la vie et à la mort pour décider du sort du monde entier et de l’issue de l’histoire de tout homme et de tous les hommes. Le temps et l’éternité s’affrontent en un duel tragique où se jouent la vie et la mort de chacun d’entre nous. Jésus en est le pontife suprême, le pont entre Dieu et les hommes, au point que saint Jean dépeint Jésus dans sa passion avec les habits de l’empereur romain, la couronne et le manteau de pourpre, assis entre deux assesseurs tel un empereur régnant. Dérision de la part de Pilate pour Jésus mais questionnement de fond : Qui est Dieu ? L’empereur Auguste représenté par Pilate ou Jésus, le Messie ? Qui est roi ? Le gouverneur romain avec ses légionnaires ou Jésus avec ses anges ? Qui, ici, va décider de la guerre ou de la paix entre les hommes ? Pilate ou Jésus ? …
Les chefs des juifs ont livré Jésus à Pilate, sans aucun motif de condamnation sur le plan religieux. Pilate le réalise constatant que c’est par pure jalousie que Jésus est abandonné à son pouvoir civil de gouverneur romain. Or il ne peut faire exécuter quelqu’un, sauf pour motif politique, au risque de sa propre tête devant l’empereur. Jésus fait partie de la famille des Nazoréens, à ne pas confondre avec les Nazaréens. Les Nazoréens forment une famille juive légitimiste qui attend un messie politique autant que religieux. Jésus a toujours récusé la dimension politique de sa messianité. Il l’affirme à Pilate : « Ma royauté n’est pas de ce monde. » (Jn 17, 36) Rendre à César ce qui est à César c’est donc ne pas confondre le plan politique et le plan religieux, sans jamais prétendre que l’un exclut l’autre. L’autonomie des pouvoirs n’est pas l’ignorance ou l’indépendance. L’autonomie des pouvoirs se jouent dans la complémentarité et la subsidiarité. Jésus ne récuse pas le pouvoir de Pilate, il le situe : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, si cela ne t’avait pas été donné d’en haut. » (Jn 19, 11)
Caïphe et les grands prêtres redoutaient le pouvoir politique des romains. Ceux-ci pouvaient mater des troubles religieux jusqu’à détruire le peuple pour avoir la paix aux frontières. Pour cette seule raison les chefs ont préféré « qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne meure pas tout entière » (Jn 11, 50) Les chefs ont marché sur leur conscience religieuse, sous prétexte de sauver la nation juive, pour garder le pouvoir, préférant ne pas voir la vérité de Jésus, la vérité qu’est Jésus. Mauvais calcul qui n'arrêtera pas les juifs de se disputer à propos du Messie et de la vérité dans leur religion, provoquant Rome à les disperser aux quatre coins de l’univers. Ainsi va la guerre et la paix quand l’homme marche sur sa conscience où Dieu est roi par son Fils Jésus, lequel « venant dans le monde, éclaire tout homme » (Jn 1, 9)
« Es-tu le roi des Juifs ? » s’exclame Pilate. « Dis-tu cela de toi-même, ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? » réplique Jésus (Jn 18,30 ;34) « Mon royaume n’est pas de ce monde… - Donc tu es roi ? – Mon royaume n’est pas de ce monde… Je suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » (Jn 18, 36-37)
Pilate a refusé de voir ce qu’il voyait en Jésus. Pilate a décidé malheureusement, dans une conscience troublée, de s’en laver les mains pour affirmer haut et clair le motif de la condamnation de Jésus. En effet l’écriteau de la croix, qui est de son fait d’exécuteur, atteste : « Jésus le Nazoréen, roi des juifs. » Écriteau rédigé en latin, en grec et en hébreu, pour que tous sachent que cette condamnation est légale en droit romain. La lâcheté de Pilate ne lave pas sa conscience. S’il eut accepté que Jésus lui lave les pieds en son âme et conscience il eut été un grand gouverneur osant probablement ne point condamner Jésus, mais c’était risquer la mort. Le lavement de mains n’est que mascarade et hypocrisie politique qui fait de lui un nain en humanité, tout gouverneur qu’il est.
Chaque fois que nous prétendons avoir la vérité au détriment des autres, prêt à les écraser par nos lâchetés, nos calomnies, nos médisances, nos mensonges, nos fausses vérités politiques ou même religieuses nous méprisons la royauté de Jésus qui n’a pas la vérité parce qu’il est la Vérité. Nos vérités à nous ne sont souvent que partielles, faites d’ombres et de lumières, au risque d’être partiales. Le témoignage de la vérité est dans la paix intérieure, que nul ne peut nous ravir, car elle vient de Dieu. La royauté de la vérité n’est jamais dans le trouble et la peur qui nous jettent trop souvent dans la guerre, petite ou grande, entre voisins ou entre nations. La vérité est dans l’humilité de Dieu qui vient nous laver les pieds nous invitant à marcher droit et intègre, prêt à mourir pour Lui, puisque notre vraie patrie est au ciel non sur la terre.
Nos politiques, nos institutions et nos structures de gouvernement, si nécessaires et légitimes soient-elles, ne serviront jamais la paix et la justice si notre cœur n’est pas en paix, fruit d’une conscience profonde que Dieu seul peut éclairer de sa royauté souveraine. Préférerons-nous notre sécurité politique, familiale ou sociale à notre sécurité intérieure faite d’humilité dans la quête de la sagesse et de la vérité des êtres et des choses. Les grands hommes, qui ont contribué à la paix, ont toujours été des hommes royalement libres intérieurement, parce que non serviles à toute forme de pouvoir, magnifiquement soumis à leur conscience qui parle au plus intime d’eux-mêmes. Le seul pouvoir de leur conscience en Dieu les a conduits à entreprendre de grandes choses, au risque de la mort qu’elle soit sociale ou physique. Qui n’éclaire pas sa conscience en la cultivant inlassablement par la sagesse, par l’écoute humble des uns et des autres, par le combat spirituel et la prière pour refuser tout abus de pouvoir et se soumettre au seul pouvoir qui vaille, celui du Christ, auteur de la grâce éclairant tout homme venant en ce monde, celui-là sera Pilate ou chef des juifs prêt à condamner l’innocent, masquant sa lâcheté par un lavement des mains fruit d’un aveuglement intérieur dramatique…
Pilate affolé d’entendre que Jésus s’est fait Fils de Dieu lui demande : « D’où es-tu ? » Seul le silence royal de Jésus lui répond, laissant ce pauvre gouverneur à sa conscience. Pour connaître la vérité, souveraine en sa royauté et seule capable de conduire nos vies et le monde, il faut beaucoup de silence… Alors nous saurons d’où nous sommes et de qui nous sommes le royal sujet.