Quel malheur pour vous, pasteurs ! Jr 23, 1

Homélie pour le 16 dimanche du Temps de l’Église (B)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

« Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage. » (Jr 23, 1) Nous sommes à la terrible époque de l’exil à Babylone. Le prophète fustige les pasteurs d’Israël. L’avertissement est sévère pour les chefs du peuple élu. Il ne nous est pas difficile de transposer l’avertissement. D’abord pour nous, les ministres de l’Église. Nous aurons des comptes à rendre quant aux soins du troupeau qui nous a été confié. Mais pas seulement nous, prêtres et évêques. L’avertissement vaut pour tous les fidèles du peuple de Dieu. « Suis-je la gardien de mon frère ? » réplique Caïn qui vient de tuer son frère Abel. Oui, répondit le Seigneur. Nous sommes tous gardiens les uns des autres. Nous sommes confiés les uns aux autres pour grandir en humanité et en sainteté. Nous sommes donnés les uns aux autres en bénédictions et en consolations pour grandir dans la voie propre qui est celle de chacun. Les ministres du peuple ont une responsabilité plus grande certes. Mais, fidèles laïcs, votre responsabilité n’est pas moindre.

Qu’est-ce qui apportera la paix et l’unité dans le peuple et pour le peuple ? Qu’est-ce qui contribuera à bâtir une société juste et fraternelle selon le cœur de Dieu, selon son dessein d’amour sur l’humanité ? Contemplons Jésus. À la vue d’une grande foule qui lui court après, Jésus « fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement. » (Mc 6, 34) Le peuple est perdu. Le peuple meurt faute d’enseignement capable de nourrir son âme et son intelligence pour guider ses décisions. Le curé d’Ars a failli ne jamais être ordonné prêtre parce que le latin ne lui rentrait pas dans la tête. Mais le curé d’Ars était un homme très cultivé, au pied duquel le grand dominicain Lacordaire dira qu’il apprit à connaître l’Esprit Saint. À sa mort on découvrira la bibliothèque du curé, riche de plus de quatre cents ouvrages annotés de sa main. Jean-Paul II et le cardinal Jean-Marie Lustiger le crieront. Le drame de notre société c’est l’inculture. Un grand historien français dira de la France qu’elle est en Europe la pays le plus bas en culture religieuse. Nous avons tant de moyens de formation, de possibilité de connaître les Écritures saintes et l’enseignement de la Tradition, qu’en faisons-nous ? Sommes-nous prêts à tous les détachements et changements d’attitudes personnelles, comme en Église, pour libérer du temps à notre propre catéchèse, pour libérer les prêtres en les laissant à leur première tâche : l’enseignement.

Prenez conscience que la responsabilité de la Parole qui enseigne, nourrit et guérit, est aussi la vôtre, fidèles laïcs. Au quotidien, dans les rues et les magasins, au travail et en famille, partout, en tout ce qui tisse des relations humaines. Comment nous parlons nous les uns aux autres ? Cherchons nous à imposer notre vérité, forcément partielle, quand elle n’est pas partiale ? Ou bien, la pensée et l’intelligence du Christ nous habitent-elles à ce point que, dans nos prises de parole, la charité est toujours première sur la vérité et que la vérité n'est jamais sans la charité ? Est-ce que ma parole construit, édifie, console, encourage, corrige avec amour ou au contraire est-ce qu’elle détruit, divise, oppose, rejette, voire condamne ? Nous aurons à rendre compte de la moindre de nos paroles. On fera plus de purgatoire pour des médisances et des calomnies que pour des crimes et des avortements, dit une mystique de notre temps.

Car ainsi Dieu l’a voulu. Nous avons besoin les uns des autres pour grandir. Nul ne vient au monde sans un père et une mère. Nul ne peut grandir en humanité sans de bons éducateurs. Nul ne peut vivre comme une île. Nous avons tous besoin des corps intermédiaires, des médiations qu’elles soient politiques, sociales ou religieuses. Or ce qui nous structure tous, c’est la parole donnée et reçue, échangée et partagée, livrée et pleine d’une vérité qui ajuste les rapports humains en vue de l’édification commune. Dans notre monde contemporain, nous sommes devenus de tristes individus solidaires. Tout est noir et gris. Où sont les belles couleurs des maisons de l’Alsace traditionnelle ? Redevenons des personnes solidaires. Une personne humaine est grande à la hauteur de sa prise de parole, car sa parole offre ce qu’elle est et fait grandir les autres dans ce qu’ils sont. Un individu, lui, parle en priorité pour son intérêt, souvent sous le prétexte hypocrite invoqué du bien commun, souvent cache misère d’une petite jouissance particulière.

Dans notre credo nous affirmons de Jésus qu’Il est la Parole du Père et que par Lui tout a été fait. Nous sommes nés de la Parole, dans la Parole qu’est le Verbe. Et le Verbe s’est fait chair pour que le Verbe nous anime et nous donne de parler avec Dieu et entre nous dans la seule justice d’un Amour de miséricorde pour tous.

 « Parole, parole, parole… » vous connaissez la chanson. Les paroles verbeuses des discours sans fin qui endorment tout le monde dénaturent la parole et font que le peuple se détourne de ces beaux parleurs, fussent-ils d’éminents personnages. De Jésus l’on dira qu’il enseigne avec autorité, comme jamais personne n’a enseigné. D’où lui vient cette autorité ? En Lui et en Lui seul, paroles et actes ne font qu’un, parfaitement. Chez nous entre les discours et les gestes cela grince toujours plus ou moins. Pourquoi Jésus parle avec autorité ? Parce que sa parole fait grandir chacun au meilleur de lui-même. Personne ne peut tromper si sa parole me fait naître à moi-même. Ce que je suis seul à savoir. De plus la parole du Christ est une offrande de tout lui-même. Jésus a signé son enseignement par le don de sa vie, jusqu’à la croix. Sa parole a le prix du sang. « Maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ. C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée. » (Eph 2, 13- 14)

Si je ne m’engage pas en tout moi-même dans ce que je dis, voire même si je ne suis pas prêt à mourir, à m’effacer pour la parole que je donne, ma parole est vaine. Ma parole cache, parfois à mon insu, un intérêt ou un égoïsme secret. Dieu est père, tout puissant en amour, car il s’efface devant son Fils à qui il confie toute la création et le salut de l’homme. Dieu est père parce qu’il s’efface devant chacun de nous pour nous laisser de nous parler les uns aux autres afin de nous faire tous grandir en amour, non comme des clones ou des photocopies, mais comme des fils et des filles uniques de son amour éternel.

Si ma parole n’a pas le gout du sang et de l’engagement tout entier de ma personne, elle a peu de chances d’opérer en amour et risque de ressembler à un feu d’artifice d’une soirée sans lendemain. « Avec Dieu c’est tout ou rien », répliqua une enfant trisomique à des chrétiens qui ergotaient sur leur engagement selon l’Évangile. Nous sommes tout pour Dieu. Soyons tout pour nos frères dans le don de nous-même pour l’édification de tous, par une parole mesurée, pesée, à l’aune de la vérité et de l’amour.

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