« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » Mt 2, 2
Homélie pour la solennité de l’Épiphanie
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Quelle est donc cette étrange procession à la grotte de Bethléem ? Qui sont ces mystérieux sages venus d’Orient se prosterner devant un nouveau-né, somme toute semblable à tant de tout petits nés cette nuit parmi tant d’autres nuits ? Après les bergers, conduits par les anges, voici que la sagesse des nations vient adorer le roi des juifs. Ceux-là guidés, non par les anges, mais par une simple étoile parmi des milliards d’étoiles. Étrange et mystérieux spectacle, théâtre qui a traversé les siècles. Aujourd’hui encore nous célébrons l’événement jusqu’à faire de ces mystérieux personnages des rois au couleur de toutes les nations, et de nous demander nous-mêmes qui sera roi par la vertu d’une fève qui ne ressemble même plus à un enfant. Où donc, en cette fête, est passé l’enfant et la sagesse des nations ?
Les anges et les étoiles ont parlé aux petits de ce monde, à ces fous du désert qui cherchent dans la nature la mystérieuse sagesse capable de diriger leur vie. Les puissants et les rois de l’époque n’y ont rien vu, arc-boutés qu’ils étaient sur leur pouvoir civil ou religieux. La nouvelle a fait trembler tous les potentats de Jérusalem, à commencer par le roi Hérode, jusqu’au massacre des innocents. Toute ressemblance avec notre monde contemporain pourrait être fortuite. Les astrophysiciens n’ont pas encore fait trembler les puissants d’aujourd’hui par leur découverte de l’infini grand et de l’infiniment petit au sein des milliards de galaxie, posant à frais nouveaux la question de l’homme et de sa supposée sagesse du progressisme et du consumérisme. N'y aurait-il pas à nos yeux aveuglés qu’un trou noir au sein de la galaxie de notre prétendu progrès, nous empêchant de contempler l’enfant comme un don divin. En effet le petit d’homme est devenu un projet élaboré à l’aune de nos idéologies du genre ou de nos désirs du moment, pour un temps, le temps que l’on se donne, puisque lorsqu’il n’est plus jugé vivable ou désirable, on y mettra fin soi-même librement.
Il est loin le temps de Bethléem en Judée où l’on recevait tout des dieux. Les Romains cherchaient la sagesse de l’empire dans les augures autant que dans la philosophie du droit. Les grecs dans leur mystérieuse sagesse du logos. Au grand balancement des mondes les sages de tous les peuples recevaient la nature et l’univers tout entier comme un don des dieux dans lequel ceux-ci avaient inscrits le sens du monde et de l’aventure humaine. Si tout le monde croyait en ses dieux, nul n’aurait penser exister sans eux. N’avoir point de dieux était chose impensable. La réussite en histoire signait la bénédiction des dieux. Qui avait la victoire avait le dieu le meilleur. On pouvait changer de dieux mais pas n’en avoir point. Les dieux et le gouvernement du monde allaient de pair, comme la respiration et la vie sont indissociables. Partage des sagesses et dialogues des civilisations suivaient à cette époque les échanges commerciaux et les débats politiques. Dans la grande confrontation des civilisations que nul n’imaginait sans ses dieux, il y eut bien des guerres, mais aussi bien des échanges qui firent évoluer les uns et les autres, soit pour une transformation en profondeur, soit pour une supplantation majeure. Les chaldéens cédèrent la place aux perses avant que les grecs puis les romains ne s’imposent. Tous recevaient de tous, pour le meilleur et pour le pire.
Donc quoi d’étonnant qu’en cherchant le sens ultime de la vie dans les profondeurs du ciel et de la nature, des sages d’Orient aient partagés les augures et la sagesse pluriséculaire d’Israël, le plus petit de tous les peuples, alors sous domination romaine.
De surcroît, la grâce de Dieu travaille tous les cœurs. Cyrus de Perse ne fut-il pas appelé Messie d’Israël lorsqu’au 6° siècle avant Jésus il rendit sa terre aux juifs opprimés par les chaldéens ? Pourtant Cyrus croyait en Mazda le dieu lumière, dominant tous les autres dieux. La sagesse des grecs n’a-t-elle pas marqué les juifs au point que ceux-ci personnifièrent la Torah pour inviter les grecs à comprendre que leur recherche du logos était mystérieuse préfiguration de la Torah révélée à Moïse, laquelle a présidée à la création des mondes et à la naissance d’Israël.
Les juifs sont devenus monothéistes au sein de ce dialogue des civilisations et des religions, brûlés qu’ils étaient par le feu continuel du Sinaï, feu des tendresses d’un Dieu de miséricorde, qui ne cessait jamais de les chercher avec la passion d’une mère pour son enfant. Leur cœur dur et leurs trahisons en tout genre se sont brisés sur les tendresses de Dieu au désert. La sagesse de leurs conquérants aurait pu les engloutir jusqu’à disparition. Mais la brûlure de l’amour du Dieu Unique d’Abraham et de Moïse les tenaient dans l’épreuve jusqu’à ce don inouï et caché de Dieu lui-même en son Verbe fait chair, enfant de Bethléem, au creux d’une nuit étoilée, dans une grotte perdue de la campagne de Judée.
Les plus grands sages sont très souvent les hommes les plus humbles de la terre. Les idéologues qui se prétendent éclairés sont la plupart du temps des graines de dictateurs. La vérité ne s’impose jamais. La vérité est un chemin d’humanité qui donne la vie. À ces sages venus d’Orient qui ont la folie de croire que la nature est don de Dieu, don non manipulable mais livre ouvert pour découvrir la sagesse du Créateur de l’Univers, à ces sages venus d’Orient qui ont la folie de croire que tout enfant est don de Dieu et promesse en puissance d’un génie que nul ne peut s’arroger, à ces sages venus d’Orient qui suivent les inspirations de leur cœur autant que l’intelligence de leur cerveau, à ces sages venus d’Orient une étoile mystérieuse a révélé un secret qui ne trompe pas et qui dépasse toute intelligence, le secret de la joie, cette joie dont Jésus nous dira que nul ne pourra nous la ravir. « À la vue de l’astre ils se réjouirent d’une très grande joie. » (Mt 2, 10)
En découvrant les prophéties d’un roi pour les juifs, nos sages pensaient sans doute, selon leur sagesse, que ce roi pourrait bien concerner plus que les juifs, puisqu’une grande joie les habitent eux les goïms, les païens, au point de les mettre en route pour aller rendre hommage. Joie mystérieuse sous le signe d’une étoile, qui nous dit combien Dieu nous rejoint au sein même de nos propres recherches. Alors il faut bien des cadeaux à la mesure de la dignité du personnage. L’or qui est monnaie royale. L’encens qui fait que tout roi a à faire avec les dieux, et la myrrhe qui fait que l’on vénère en sa mort le roi comme proche de l’immortalité des dieux. Mystérieux sages dont la sagesse et la disponibilité du cœur conduisent par la joie à se mettre en chemin vers le vrai Dieu.
La prophétie d’Isaïe se réalise : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. » (Is 60, 3) Paul, le juif zélé et bien formé, n’en revient pas lui-même. Israël a été choisi pour toutes les nations. La joie d’Israël qui fait monter les croyants chaque année à Jérusalem pour célébrer la mystérieuse présence du Saint, béni soit-il, cette joie de la fidélité de Dieu qui poursuit les juifs de son amour depuis les rudesses du désert de l’exode et de l’exil, cette joie habite désormais les sages d’Orient et les conduit eux aussi à contempler la sagesse de Dieu dans le tout petit de Bethléem. « Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » (Eph 3, 6)
Qui peut imaginer, en cet instant où les mages vénèrent l’enfant de Marie, que l’or, l’encens et la myrrhe annoncent l’or de la charité en personne, l’encens de Dieu qui est cette charité même, et la myrrhe de l’ensevelissement de l’Amour jusqu’à l’extrême. L’Enfant Jésus, l’Amour roi, Dieu lui-même, livré jusqu’à la mort d’amour.
Marie est en silence. Joseph contemple ses braves gens venus dont ne sait ni d’où, ni comment, bergers à qui parlent les anges et sages d’Orient à qui parlent les astres. Tous communient en silence à la grâce « qui éclaire tout homme venant en ce monde. » (Jn 1, 9) Chacun ira son chemin avec l’Enfant au cœur pour s’établir peu à peu, sous sa houlette de pasteur des nations, en cette « joie que nul ne pourra jamais leur ravir » (Jn 16, 22), fusse au prix de leur vie.