« Ayant épuisé toutes les formes de tentation » Lc 4, 13
Homélie pour le 1° dimanche de carême (C)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Qu’en est-il de l’existence du diable ? Une simple forme littéraire, une façon imagée de parler du mal en l’homme, de ses difficultés spirituelles ou psychologiques ? « La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas. » [1] écrit le poète. L’Église enseigne que les anges « sont des créatures purement spirituelles qui ont intelligence et volonté, créatures personnelles et immortelles qui dépassent en perfection toutes les créatures visibles. » [2] L’apôtre Paul affirme que « c’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu » [3] Le credo de Nicée-Constantinople proclame « Dieu le Père tout puissant, créateur de l’univers visible et invisible. ». Certains anges, créés bons comme toute créature de l’univers, se sont révoltés contre Dieu. Lucifer, le chef des anges porteur de lumière, est devenu par son refus de servir, le Satan qui n’a de cesse désormais que de vouloir faire écran entre l’homme et Dieu. Mais Satan n’a que le pouvoir qu’on lui laisse. La victoire sur lui est acquise à jamais par l’incarnation, la mort et la résurrection du Christ. Reste à entrer dans ce mystère de salut, car comme disait un jeune homme quand je ne servais que mon égoïsme j’avais toutes les filles que je voulais. Désormais que je sers le Christ, il n’en est rien et j’ai des tas d’ennuis.
Chrétiens nous serions bien avisé de réviser notre catéchisme c’est-à-dire toute la foi de notre Credo, contenue dans la formulation du Concile de Nicée Constantinople, et de prendre très au sérieux l’évangile des tentations. « Seigneur avec toi nous irons au désert… » Prenons-nous vraiment le temps long et régulier pour faire silence afin d’écouter la parole de Dieu, de nous nous nourrir de cette parole jusqu’à ce qu’elle structure notre âme, aussi pleinement que nos bons repas nourrissent la moindre des cellules de notre corps. Est-ce que la parole de Dieu coule dans nos veines comme les protéines dans notre sang ? Pas si sûr… Nous avons facilement un « sanglier sur le feu » comme dirait Obélix, soit des tas de bonnes raisons d’avoir un agenda surbooké, un foule d’occasion d’éviter la messe ou la visite au Saint Sacrement. Peut-être faudra-t-il un jour fonder une congrégation religieuse des adorateurs des églises vides. Jésus est seul au tabernacle et nous n’en avons cure. Que faut-il faire à la maison de si urgentissime plutôt que d’ouvrir la bible et de nous en nourrir un peu chaque jour ? Nous finirons bien par mourir, alors pourquoi ne pas si préparer par de vrais temps de désert pour mourir à nos vanités et à nos temps perdus, nous nourrir de la Parole de vie et vivre de notre vraie vie.
Pendant ces quarante jours de désert, Jésus va en solitude pour y être tenté par le diable. Sa seule nourriture : la Parole de son Père qui est aux cieux, la Parole toute puissante qui nous a créés par pur amour, pour nous combler du pur amour de la Trinité Sainte. À chaque tentation le démon est débouté par la Parole de Dieu qui jaillit du cœur de Jésus comme son sang sur la croix jusqu’à la dernière goutte.
« Si tu es Fils de Dieu dis à cette pierre qu’elle devienne du pain. » Dieu n’est pas un magicien, ni un « deus ex machina » qui nous ôterait nos responsabilités… À la tentation de l’avoir, de l’amour de l’argent et de tout ce qui y conduit, pour nourrir notre corps et toutes nos passions égoïstes, Jésus oppose la parole du deutéronome : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme mais de toute parole du Seigneur. »
« Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes… si tu te prosternes devant moi… » À la tentation du pouvoir Jésus répond : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à Lui seul tu rendras un culte. » Que de guerres et d’injustice nous éviterions si nous étions des adorateurs en esprit et en vérité plutôt que de nous complaire dans la jouissance, parfois perverse, de nos petits pouvoirs, oubliant que le pouvoir n’est bon que s’il sert une véritable autorité qui est de faire croître les dons de Dieu.
« Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici-bas… Il donnera pour toi des ordres à ses anges afin qu’ils te gardent… » À la tentation du savoir Jésus répond : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » Tenter Dieu c’est vouloir connaître le bien et le mal par soi-même, sans faire référence aux lois de la nature et à la Parole révélée du Seigneur à Moïse. Idéologies de toute sorte de construire l’homme à notre manière, de mettre le sexe avant l’amour du cœur, de dominer les peuples à travers des idéologies soi-disant de bien être, pour mieux profiter du seul temps présent à l’aune d’intérêts particuliers. Tous les empires ont terminé dans la ruine, tôt ou tard. Il n’y a d’universel que les personnes et les peuples singuliers qui, en accédant à leur plénitude, par la grâce de Dieu, accèdent à la louange et à la gloire de l’Amour de tous et de tout l’univers.
L’avoir, le pouvoir et le savoir ! Autrement dit, l’argent, le pouvoir et le sexe ! Le démon, dit l’évangéliste, a épuisé toute forme de tentation. « Alors il s’éloigna de lui jusqu’au moment favorable. »
Durant tout son ministère Jésus luttera contre toutes les tentations qui traversent nos vies, résumées en ces trois grandes tentations. La magie, l’idolâtrie et l’amour de l’argent ne cherchent que des signes et des preuves pour se dispenser de la foi. Le plaisir du pouvoir s’enferme dans les traditions et les idéologies en tout genre. Jésus ne veut ni devenir grand prêtre du sanhédrin ni gouverneur local. Son Royaume n’est pas de ce monde. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » La connaissance intime que procure l’intellect ou le sexe veut connaître l’autre en le réduisant à un objet plutôt que l’adoration qui reçoit la connaissance en pure gratuité et reconnaissance.
Trois ans de ministère intense ont révélé au peuple d’Israël et à l’occupant romain toutes les distorsions d’une vie religieuse magnifique, mais close sur elle-même par idéologie, ou les travers d’un empire qui garde le pouvoir non seulement par son droit, mais par la force. Le démon prend le visage hideux de tous les envieux de l’époque, envieux de l’avoir, du pouvoir et du savoir pour condamner Jésus, sans motif de condamnation, par pure jalousie sous un faux prétexte politique. Mais son Royaume n’est pas de ce monde. Il est le royaume des cœurs libérés du mal et de l’emprise de Satan. Jésus démasque le prince de ce monde lequel a confessé en effet que tout « lui a été livré et qu’il peut le donner à qui il veut. » Jésus est prince de la lumière victorieux par son humilité. Il a l’éternité pour Lui. Le temps du démon et de ses serviteurs est compté.
Les seuls armes de Jésus sont la Parole du Père, sa volonté et son cœur filial pour obéir. Les anges sont de tout leur être les messagers de cette parole. [4] Et nous que ferons-nous durant ce carême ? Irons-nous vraiment au désert pour nous armer de la Parole de Dieu, adorant le Christ en esprit filial afin de connaître et de faire la volonté du Père. Si nous le faisons nous serons servis par les anges pour renoncer aux démons de notre vie quotidienne. Notre cœur connaîtra la vraie paix loin de toute peur de la mort ? Nous entendrons Jésus nous dire sur la croix : Mon enfant, j’ai soif de toi. Je t’attends dans le cœur du Père pour une éternité de bonheur, même si le lit de mes noces est sur le Golgotha…
[1] Charles Baudelaire. Les fleurs du mal
[2] CEC 329
[3] 1 Jn 3, 8
[4] « Les anges sont serviteurs et messagers de Dieu. Parce qu’ils contemplent « constamment la face de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 10), ils sont les ouvriers de sa parole, attentifs au son de sa parole » (Ps 103, 20). » CEC 329