« Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le » Lc 9, 35

Homélie pour le 2° dimanche de carême (C)

Frère Jean-Dominique Dubois, ofm

« Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes chemins ne sont pas vos chemins » avait déjà dit le prophète Isaïe. [1] Très souvent Dieu nous déroute dans la conduite de notre vie. Dieu nous éprouve par sa patience et sa façon de procéder. Les épreuves et le mal frappent notre vie. Ils nous font souvent crier vers Lui. Ils nous conduisent aussi à la révolte, à la colère, voire au reniement partiel ou total. Les apôtres n’ont pas été épargnés. Devant le scandale de la croix tous, ils Le laissèrent seul.

Dieu n’est pas un théorème de mathématique qui se prouve. La vérité qu’est Dieu n’est pas dans les livres des scientifiques, quand bien même leurs vérités ne sont que des vérités temporaires. Car qui peut sonder les profondeurs de l’univers, qui peut comprendre les inconnus de l’infini grand et de l’infiniment petit ? Notre Dieu est un dieu d’amour qui cherche à atteindre notre cœur pour le rendre au sien. Dieu est un fiancé. Il cherche sa fiancée afin de la conquérir en lui laissant le temps d’une réponse pleinement libre. En amour il n’y pas de preuves, il n’y a que des signes.

Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, a pris le temps de presque deux millénaires pour éduquer son peuple, susciter sa foi pour glorifier son Nom. Que d’infidélités, que de retours en arrière, que de fausses alliances Israël n’a-t-il pas vécu avant de comprendre que si Dieu n’intervenait pas pour guérir son cœur, jamais il ne saurait pratiquer la Loi d’amour transmise par Moïse. Et lorsque Dieu vient en son Fils, ce Fils unique du Père, voici que le Verbe de son Amour se cache dans l’humble humanité du fils de charpentier d’un village inconnu et pauvre de Galilée. « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? » dira Nicodème. [2] Toutefois, après trente ans de silence en vie cachée, par son enseignement et les signes qu’il accomplit, Jésus dévoile progressivement son identité et sa nature, son cœur et sa passion pour les hommes. Il n’arrive pas comme un Batman sorti de nulle part, ou comme un magicien qui transforme tout d’un seul coup pour le meilleur de l’homme. Jésus se fait mendiant d’amour en attendant que les cœurs s’ouvrent à sa venue et se livrent à son amour. « Cœur à cœur » dira le cardinal Henri Newman. Notre religion est une affaire de cœur et d’alliance amoureuse où l’homme se livre tout entier à Celui qui se donne tout entier. L’essentiel n’est pas de réaliser des choses, pas même de grandes choses, l’essentiel est d’aimer. Jésus vient susciter librement nos libertés pour nous rendre libre en amour.

Les apôtres sont souvent déroutés. Jésus guérit certains et pas d’autres. Jésus refuse de faire des signes à ceux qui en voudraient pour prouver son autorité. Jésus patiente et prends pitié, en même temps qu’il sait se mettre en colère pour dénoncer l’hypocrisie et l’enfermement religieux dans des traditions purement humaines. À ceux qui voudraient une manifestation éclatante de son identité il répond par l’humilité de sa présence et par son silence en de longues nuits de prière. Judas ne comprend pas. Il veut forcer la manifestation du maître. « Il eut mieux valu que cet homme ne soit pas né » dira Jésus. [3] D’autres veulent que les armes parlent. Simon le zélote quitte sa dague meurtrière pour devenir le zélé par la seule force de la parole et du témoignage. Pierre remet son épée au fourreau. Et nous, que crions-nous vers Dieu pour lui demander des comptes sur nos malheurs et nos incompréhensions ? À quel abandon cédons-nous parce que Dieu ne répond pas à nos attentes ?

Dans le secret d’une nuit de prière Jésus nous offre sa réponse. Il conduit sa garde rapprochée sur le Mont Thabor. Il y a Pierre l’impétueux, Jacques et Jean, les fils du tonnerre. Après une petite heure de montée, à la douceur du soir tombant, voici qu’une fois de plus Jésus entre en prière, seul avec son Père. Les disciples s’endorment épuisés par une journée de prêche et de marche. Quand soudain ils se réveillent et voient le Maître transfiguré. Ils voient l’invisible de leur maître. Ils lisent à cœur ouvert, de cœur à cœur. Les yeux de leur âme ne font qu’un avec les yeux de leur corps. Ils ont part à la conversation qui anime le cœur de Jésus en dialogue avec le patriarche Moïse et le prophète Élie. Toute la Loi, la Torah, parle de concert avec tous les prophètes. Moïse et Elie parlent avec Jésus de son départ à Jérusalem. Ils parlent de sa passion douloureuse, de sa mise au tombeau et de sa résurrection. Ils parlent du scandale absolu que sera la crucifixion de Jésus, l’envoyé, l’Élu, le Fils bien-aimé du Père. Prochaine mise à mort par pure jalousie, sans aucun motifs de condamnation au regard de la Loi de Moïse, sous un faux prétexte bassement politique.

Le départ de Jésus à Jérusalem, c’est son retour au Père. Mais selon quelle étrange circonstance, dramatique et cruelle. La mort et la vie vont se livrer un combat au service du salut de l’humanité. Jésus parle avec Moïse et Élie de la souffrance qui nous scandalise et du mal dont les hommes sont capables parce que nous ne se savons pas, ou ne voulons pas, répondre à notre vocation d’homme : aimer comme Dieu aime. Jésus se dit prêt à tout prendre sur Lui pour détruire ce mal de l’homme et guérir sa liberté. Jésus se dit prêt à en transpirer sang et eau du plus profond de son cœur jusqu’à la dernière goutte. Jésus le peut car il est Dieu à l’égal du Père. Cette communion d’être et de nature avec le Père Jésus la manifeste à ceux qui l’ont annoncé dans l’histoire d’Israël, Moïse et Élie, et à ceux qui vont l’annoncer à la terre entière, ses apôtres bien-aimés. Le Père vient confirmer ses enfants à travers son Fils Unique ici transfiguré par tout l’amour du Père qui l’habite, qui est son être même : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, l’Élu, écoutez-le. » [4]

Que faisons-nous des Évangiles et des Écritures qui nous font connaître le Christ, qui nous donnent part à sa pensée et à ses mœurs ? Que prenons-nous comme temps pour l’écouter en silence dans notre journée et au cours des années qui passent ? Ne sommes-nous pas trop souvent de bons pratiquants religieux plutôt que des disciples amoureux du Christ, passionnés de nous nourrir de sa parole dans l’écoute de son Esprit au plus intime du cœur ? Entendons-nous le Maître nous dire : tes péchés, tes travaux, tes peines, tes malheurs, oui je les connais tous sans en excepter aucun. Cesse de t’y enfermer en m’en parlant sans cesse. Je les ai inscrits « sur la paume de mes mains » [5] au plus intime de mon cœur. Pas une que je ne porte avec toi depuis toujours. J’en pleure avec toi depuis longtemps telles mes larmes devant la mort de mon ami Lazare. Mais donne-moi ton cœur, écoute moi… Alors ce qui te fait souffrir, nous le porterons ensemble et j’en ferai des diamants au jour où tu seras transfiguré en moi. « J’ai soif » de ton cœur, j’ai soif de toi… [6]


[1] Is 55, 8

[2] Jn 1, 46

[3] Mt 26, 24

[4] Lc 9, 35

[5] Is 49, 15-16 et Ps 10, 11

[6] Jn 19, 28

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