«Le buisson était embrasé, mais le buisson ne se consumait pas.» Ex 3, 2

Homélie pour le 3 dimanche de Carême (C)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm 

En chacune de nos vies, malheurs, catastrophes, maladies et épreuves ne manquent pas. Le mal, la souffrance et la mort sont au rendez-vous de l’enfant qui vient au monde. Dans une terrible page Madeleine Delbrêl, avant sa conversion, crie sa souffrance : pourquoi naître si c’est pour être de la chair à canon ?

Devant les massacres humains à la Pilate, ou les tours de Siloé qui nous tombent dessus, nos réactions les plus courantes sont la culpabilisation à outrance ou la recherche perverse d’un coupable, la révolte ou la colère, ou encore le déni et la fuite en des succédanés de vie, quand bien même ceux-ci sont moralement légitimes. On se jette à corps perdu dans son travail ou dans telle passion artistique pour oublier. D’aucuns mettront Dieu au placard. Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter cela ? D’ailleurs si le Bon Dieu était aussi bon que vous le dites, il ne permettrait pas le mal… Au moins, pour ceux-là Dieu existe encore. On peut lui taper dessus. Mais il est aux abonnés absents ou remisé aux antiquités d’un autre monde.

Qu’avons-nous fait, nous les chrétiens, pour qu’au sein même de nos communautés nous en soyons encore trop souvent là ? Qu’avons-nous fait pour ignorer magistralement le fil rouge de la Bible, l’arc en ciel du firmament de nos vies : le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus Christ.  Je mets quiconque au défi de lire attentivement et judicieusement la Bible, c’est-à-dire dans sa totalité, dans son intégrité et sa cohérence interne, et de me démontrer que Dieu est l’auteur du mal, ou qu’il est quelque peu pervers à le permettre pour notre ruine.

Les premiers mots du Saint, béni soit-il, à son serviteur Moïse sont d’une clarté lumineuse et sans ambigüité : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu le cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait de miel. » [1] Et lorsque Jean le baptiste envoie ses disciples à Jésus pour savoir s’il est le Messie ou s’il faut en attendre un autre, la réponse de Jésus fuse : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » [2]

C’est parce que Dieu, de sa seule et souveraine initiative, s’est adressé à Moïse, aux patriarches, aux prophètes et au plus petit de tous les peuples, qu’Israël a découvert le fol amour de Dieu pour l’humanité, attestant que Dieu ne voulait que son bonheur, un bonheur à égale hauteur de son Amour divin. C’est la fidélité de Dieu dans l’amour et la miséricorde qui a conduit Israël à devenir monothéiste. Les autres dieux n’étant plus désormais qu’idoles faites de mains d’homme, autant que nos idéologies actuelles d’un paradis des grands soirs. Jésus Christ, après avoir manifesté la bonté du père à tous les siens durant trois années de ministère, n’a d’autre prière en affrontant la mort que de demander ardemment que là où il est, nous soyons aussi  [3] c’est-à-dire dans le cœur du Dieu amour. Et le truand d’entendre cette parole inouïe, après une vie de brigandage : « Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis. » [4]

La seule chose qui nous manque c’est de brûler pour Dieu et de nous laisser brûler par Lui, comme le buisson ardent qui se manifeste à Moïse. Nous confondons la terre qu’est la création, l’univers, notre planète, avec la terre de Dieu dans laquelle notre cœur devrait être établi pour voir l’invisible au-delà du visible, pour connaître la communion des saints qu’aucune épreuve ne pourra détruire, pour comprendre que si Dieu n’est pas responsable du mal il est responsable du monde tel qu’il l’a créé en laissant à l’homme une terrible liberté pour aimer ou pour détruire. Nous sommes amnésiques ou ignorants de la grandeur de l’amour de Dieu pour nous en réduisant notre bonheur à horizon terrestre. Jacques Fesh, condamné à mort pour crime, était plus libre en prison que nous dans nos maisons. Il avait mis son cœur dans le cœur de Dieu pour vivre la miséricorde et se laisser aimer par Dieu dans un repentir sincère. Peu de temps avant de monter à l’échafaud il cria sa liberté de derrière ses barreaux aux gens libres en confessant : dans cinq heures je verrai Jésus.

Deux moines du désert échangent entre eux. « Père, dit l’un à l’autre, selon mes possibilités, j’observe ma petite règle mon modeste jeûne, mon silence contemplatif ; je fais mes prières et ma méditation ; je m’efforce, autant que je le peux, de chasser de mon cœur les pensées inutiles, ; que puis-je faire de plus ? » L’Ancien se leva pour répondre et leva les mains vers les Ciel ; ses doigts ressemblèrent à dix lampes enflammées et il dit : « Pourquoi ne pas vous transformer complètement en flamme ? » [5]

Jeûne et abstinence, prière et aumône ne sont rien si l’on ne veut pas brûler. Personne ne peut le décider à notre place. Jeûne, prière et aumône sont d’humbles moyens pour nous approcher de Dieu comme Moïse au Sinaï et laisser Dieu, et Dieu seul, mettre le feu dans nos vies, le feu de sa passion pour l’homme, le feu de sa passion d’amour qui lui fit crier sur la croix : « J’ai soif… » [6]c’est-à-dire j’ai soif de toi, mon enfant. Et nous, avons-nous soif de Dieu à la hauteur de sa soif pour nous ? …  Si oui, alors les épreuves pourront nous brûler, mais sans nous consumer car le feu de Dieu, le feu du Buisson ardent, est le plus fort. « L’amour est fort comme la mort » dit le cantique des cantiques. [7]


[1] Ex 3, 7-8

[2] Mt 11, 3-5

[3] Jn 17, 24

[4] Lc 23, 43

[5] La sagesse des pères du désert. Thomas Merton. Albin Michel. p. 76

[6] Jn 19, 26

[7] Ct 8, 6

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