« Mon fils … est revenu à la vie » Lc 15, 24
Homélie pour le 4° dimanche de carême (C)
Dimanche de « Laetare »
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
« Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et retrouvé. » [1] Paroles scandaleuses à nos cœurs de pierre et face à nos désirs de justice à outrance autant que de vengeance dans l’hypocrisie de nos propres abominations. Que peuvent bien signifier de telles festivités au regard des injustices graves commises par ce fils indigne ? Il réclama son héritage et alla le dilapider dans la débauche et les plaisirs indignes. « Vous voulez de la justice, vous aurez de la justice » répondit un jour Thérèse de l’Enfant Jésus à une sœur qui la réprimandait sur sa confiance sans borne en la miséricorde divine. Et Thérèse d’ajouter : « on reçoit de Dieu exactement ce que l’on en attend. »
Triste image de notre monde contemporain. Tel le fils prodigue nous nous saisissons de l’héritage pour dilapider les biens reçus de Dieu. La nature n’a plus le droit de dire son mot sur l’homme et la femme. L’enfant est un projet avant d’être un don de Dieu. En un désir prométhéen l’homme veut augmenter son intelligence avec quelques fantastiques artifices. La déesse raison règne plus que jamais oubliant le cœur qui offre sa confiance pour aimer sans mesure. La planète peut exploser sous la folie meurtrière des bombes, si d’aventure l’équilibre de la terreur venait à être rompu par quelques avatars dont l’homme a le secret. Nous avons quitté les rives meurtrières du nationalisme suprématiste pour nous échouer sur les larges plages du doux commerce de la diversité heureuse qui veut faire fi des identités culturelles et de la beauté des visages. Les hérésies sont des idées justes devenues folles comme les idéologies qui aboutissent à la guerre sont des idées judicieuses devenues outrancières.
Que fait donc Dieu dans son ciel ? Lui le juge impartial qui seul sonde les reins et les cœurs. Personne ne peut empêcher le soleil de briller. Personne n’empêchera Dieu d’aimer. Dieu ne sait faire qu’une seule chose : aimer. Il est l’Amour. L’Amour est Dieu. Aimer c’est se livrer sans compter à ceux que l’on aime. Or l’amour prend patience, il ne jalouse pas, il n’entretient pas de rancune, ne se réjouit pas de l’injustice et met sa joie dans la vérité. La charité de Dieu excuse tout, croit tout, espère tout et supporte tout. [2] Admirable méditation d’un apôtre pourtant épris de la justice de la Loi, la Torah, qui en fut aveuglé jusqu’à sa conversion retentissante. Saul de Tarse, devenu « paulus » le petit, celui qui manque et qui attend à l’image du Père du fils prodigue. Le Père attend. Il patiente. Il souffre et il aime. Il espère son fils. Il ne reprend pas sa confiance. Le beau visage du Père des miséricordes se découvre dans le visage du Fils crucifié. Défiguré par nos errances et immergé dans l’océan de nos meurtrissures, le visage d’humanité du Christ trahit le visage de son Père, de notre Père. « Qui m’a vu a vu le Père » dit Jésus à l’apôtre Philippe [3]
Un pauvre bougre rencontre le Padre Pio et lui crie. « Padre je n’ai plus rien à attendre de Dieu après tout ce que j’ai fait » et le saint du Gargano de lui répondre : « Mon fils, Dieu lui espère toujours en toi. Regarde-moi » L’humble capucin, image du crucifié, aux plaies odorantes du baume de la miséricorde nous dit Dieu plus que tous les discours.
C’est le visage oublié du Père qui ressuscite le premier dans le cœur du fils prodigue. Que se dit en lui-même le fils égaré jusqu’à ne plus pouvoir manger que les caroubes, le repas des porcs. « Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. » [4] Personne ne peut effacer du cœur de l’homme l’image du Père. Nous sommes créés à son image et à sa ressemblance. Le sceau royal de notre origine divine est inscrit au plus intime de l’âme et de l’esprit de l’homme. L’image de notre origine princière peut être troublée, bafouée jusqu’à disparaître sous les immondices de nos forfaitures, le Père nous tient dans sa main créatrice plus sûrement que notre cœur ne bat en notre poitrine irriguant la vie comme les nappes phréatiques irriguent nos moissons. Du plus profond de son humanité, voyant sa déshumanité de porcherie, le fils se souvient du plus intime de lui-même : je suis fils et il est mon père. Le drame est que le fils s’enferme dans son péché. Le fils se fait le pire juge ou le pire gendarme qui soit pour lui-même, prêt à renoncer à sa condition de fils afin d’être traité par son père seulement comme un ouvrier. Ceci à la seule fin de retrouver un minimum de dignité : manger avec les humains comme un humain et non plus comme un porc.
Oh, admirable retournement qui dit l’amour du père au cœur de l’homme ! Ce que Dieu a fait en nous créant à son image et ressemblance est une parole indélébile d’amour plus forte que toutes nos idéologies meurtrières. Même les pires des nazis voudront cacher leurs crimes à la libération car ils ne pouvaient effacer de leur conscience l’image d’humanité du père en face de leur inhumanité meurtrière. On peut fuir jusqu’en enfer ce que l’on est par amour de Dieu, on ne peut l’effacer. Même le démon sait qu’il est une créature voulue et aimée de Dieu, quand bien même il s’est enfermé tout seul dans son reniement et son renoncement à le confesser.
La miséricorde seule accomplit la justice dans le cœur du fils prodigue. Le visage du Père qui ne le condamne pas, c’est ce visage là au plus intime du cœur du fils, qui ouvre les portes de la vérité dans la reconnaissance du péché. « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. » Le fils seul se dit cela du fond de son isolement de pécheur. Le Père ne lui a pas fait la morale. Le Père ne lui a pas couru après pour le supplier de revenir à la raison du cœur. Le Père n’a envoyé nulle estafette de réconciliation. Le Père sait l’amour qu’il a déposé en son enfant au jour de sa création dans le sein de sa mère. Tout a été créé dans le Verbe d’amour du Père. [5] Parole indélébile qui git au cœur de tout homme : Je te connais. Tu es à moi. Le père ne doute ni de sa parole ni de son enfant. Son enfant, même dans la déchéance, demeure son enfant. Le père espère jusqu’à plus soif, jusqu’à transpirer sang et eau au jardin d’agonie. Le Père laisse son cœur s’ouvrir jusqu’à en être exempt laissant couler le sang et l’eau de la miséricorde qui rétablira un jour tout homme dans la transfiguration originelle de son amour, si du moins celui-ci le veut.
Au fils ainé, enfermé lui aussi dans la justice du travail bien accompli qui reproche le travail dilapidé de son cadet, le Père répond : « ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu,
et il est retrouvé ! » [6] Resterons-nous enfermés dans notre justice de bon ouvrier de l’évangile ? Allons-nous enfermer nous-mêmes et les uns les autres dans la justice qui a été bafouée par nos graves errances. Ou bien regarderons le Père qui ne cesse de nous aimer et de nous appeler fils et filles bien-aimés pour prendre conscience que nous sommes toujours avec Dieu, que nous sommes toujours de Dieu, que tout ce qui est à Lui et à nous. Débiteurs insolvables de l’Amour qu’est Dieu ne soyons ni prodigues pour dilapider l’héritage, ni ouvriers « réglo » pour ne réclamer que de la justice. Nous sommes invités aux noces divines de la miséricorde. Se laisser aimer par Dieu d’un amour de miséricorde, voilà la grande affaire de notre vie d’homme…
[1] Lc 22, 23-24
[2] 1 Cor 13
[3] Jn 14, 9
[4] Lc 15, 18-19
[5] Col 1, 15-16 « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. »
[6] Lc 15, 32