“Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ?” Lc 1, 48
Homélie pour le deuxième dimanche de l’Avent (C)
Frère Jean-Dominique Dubois, ofm
Qui aurait pu imaginer une telle scène ? Quel esprit génial aurait pu écrire un tel dialogue entre deux femmes enceintes que tout sépare ? Le récit de la visitation de la Vierge Marie à sa cousine Élisabeth est plus que surprenant. Le nier c’est ne pas faire droit à l’invraisemblance qui, cependant, illumine le cœur et l’esprit, dépassant l’entendement humain laissé à ses seules forces rationnelles.
L’annonciation de l’ange Gabriel à la Vierge Marie a lieu dans le secret de la maison de Nazareth. Marie en garde jalousement le secret, ne voulant pas dévoiler son mystère, au risque d’être voué à la vindicte populaire en raison d’une conception qui, humainement, paraîtrait illégitime. Toujours dans le plus grand secret, le ciel s’occupe de Joseph, le fiancé, afin de lui révéler le mystère, l’encourageant à accepter, dans la foi, de prendre chez lui « son épouse ». Marie part en hâte pour Eïn Karim, situé à plus d’une centaine de kilomètres de Nazareth. Décision solitaire, à n’en point douter, d’une jeune fille qui sut, sans aucun doute, motiver sa démarche sans rien dévoiler des vraies raisons. Encore une fois, il ne faut pas éveiller les soupçons.
Le propre des grands et vrais amours, le propre des grands secrets de vie, c’est le silence qui les entoure naturellement. On se raconte souvent d’autant plus que la coquille est vide. Marie est comblée de grâce. Elle vient de recevoir la plénitude de la grâce en la personne du Verbe de Dieu, qu’elle porte désormais en son sein. L’évangile ne nous parle que d’une salutation de Marie à sa cousine. Sans doute un beau « Shalom », qui dit la plénitude d’être que l’on souhaite et que l’on apporte toujours à son hôte par ce mot si riche. Pour le coup c’est vraiment une plénitude que Marie porte en son âme et en son corps à sa chère parente. Mais, ici, moins qu’ailleurs, pardon, nul bavardage de femme qui raconterait son histoire ou se raconterait.
L’évangéliste Luc précise exactement les réactions d’Elisabeth à cette venue totalement inattendue de la cousine. « Il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit en son sein… » Elisabeth est totalement innocente de ce qui s’est tramé dans le cœur et la pensée de sa parente la Vierge Marie. Elle ignore totalement la rencontre de Marie avec l’ange Gabriel et ses conséquences. Pas d’internet ni de réseaux sociaux à l’époque. Même le tamtam local n’a pu lui apporter la nouvelle d’une visite prochaine de sa cousine, vu la promptitude du départ après la rencontre avec l’ange.
Surprise par l’arrivée de Marie, Elisabeth ne fait qu’accueillir le personne de sa cousine pour entendre sa simple et humble salutation. Voici que les conséquences de cet accueil dépassent l’entendement. Elisabeth est rempli de l’Esprit Saint, nous dit Luc, et elle crie. « Elle poussa un grand cri… » comme un enfantement. Cri de l’enfant qu’est Elisabeth, comme tout être humain, ou cri de la femme qui enfante dans la douleur autant que dans la joie de mettre au monde un petit d’homme ? Sans doute les deux. Quel est ce cri ? …
Un constat en forme de bénédiction : Tu es mère, et béni d’être mère, et béni est ton enfant !
Une confession de foi : comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ?
Elisabeth ne fait pas que constater l’enfantement de sa cousine. Elle en confesse l’origine. C’est de Dieu. Tout enfant est don de Dieu, certes, car aucun parent ne lui donne son caractère et sa personnalité propre. Elisabeth ne sait pas à quel point cet enfant de sa cousine est de Dieu. Mais elle le confesse avec la force de sa foi, dans un cri puissant qui pointe l’origine unique de ce futur nouveau-né.
Hors si on ne peut douter à son physique qu’Elisabeth porte un petit à son sixième mois, rien ne laisse paraître de Marie qu’elle est enceinte, à quelques jours seulement de la conception, fussent une ou deuxs semaines nécessaires pour descendre de Nazareth à Ein Karim. Alors d’où vient qu’Elisabeth confesse la maternité de Marie ? L’Esprit Saint ne travaille jamais tout seul. Dieu, depuis toujours est terriblement incarné. L’Esprit Saint passe par l’enfant in utero d’Elisabeth. Ce petit a tressailli d’allégresse dans le sein de sa mère. Une maman musicienne d’orchestre et professeur de conservatoire me confia un jour les vibrations de ses petits lorsqu’elle les portait en son sein selon les musiques qu’elles répétaient inlassablement pour ses futurs concerts. L’enfant in utero participait aux répétitions. Et vous me pouvez me croire, me dit-elle, qu’il y a des musiques que les enfants n’aimaient pas et que d’autres faisaient jubiler.
Et le loupio de Marie, le pitchoun in utero de Marie, il n’a que quelques jours, tout au plus quelques semaines. Alors ne serait-il qu’un amas de cellules, potentiellement éliminables, comme notre société voudrait nous le faire croire, ou un petit d’homme tout entier en capacité de se développer pour devenir un Mozart de la musique ou un génie de la littérature, si ce n’est un grand homme autant qu’un ouvrier génial. Le lien de la mère à ce qui est né en son sein par la parole d’amour de Dieu est plus fort que tous les raisonnements vains de nos sociétés contemporaines. L’enfant est toujours et d’abord une parole d’amour échangé entre deux êtres. Il est le fruit d’une communion d’amour qui s’incarne dans le corps de la femme. Il est la promesse géniale d’un artiste en puissance qui fera chanter la vie et le monde tout entier. La Vierge Marie est tellement unie à son tout petit de quelques jours. Marie l’a tellement conçu dans la foi de son cœur virginal. Marie est tellement en accueil sans réserve de la vie qui est en elle, que l’enfant peut être lui-même, dès les premiers instants de sa conception, et opérer par l’esprit et la parole de sa mère au point de toucher l’enfant qui est dans le sein de sa tante. Dans le silence de leur vie intra-utérine et en silence les deux enfants se communiquent l’indicible et enseigne leurs mères, plus que toutes paroles. Les mamans ne cessent de leur donner la vie en les tissant au sein de leur amour pur et chaste. Il est des êtres qui, sans parole, vous donne la paix et d’autres qui, sans parole, vous portent leur angoisse. Les enfants sont des récepteurs inouïs des joies ou des drames, non dévoilés, que vivent les adultes autour d’eux. Dès les premiers instants de la vie l’enfant est parole et promesse d’amour.
Tout a commencé dans la création de l’univers par le silence de Dieu et tout fut conçu dans le silence des univers. La Verbe de Dieu, en qui tout a été fait, s’est dit dans le silence des univers depuis plus de quatorze milliards d’année. Le Verbe de Dieu n’a rien dit d’autres en son silence que la magnificence de la créature et des innombrables créatures avant qu’Il ne parle au cœur de quelques bergers perdus de Mésopotamie ou d’Égypte, Abraham et Moïse, patriarches et prophètes de tous les temps.
Un jour du temps, le Verbe de Dieu est venu continuer sa course silencieuse dans le sein d’une toute jeune fille de Nazareth, demeurant en silence, à quelques jours de sa conception, enchâssé dans les entrailles silencieuses d’amour et de foi de sa mère, tel un diamant dans un écrin. Nul ne pouvait soupçonner le mystère, encore moins l’imaginer. Il fallut la visitation de Marie à Elisabeth, pour que, loin des caméras et des commérages du temps, fussent-ils des plus hauts politiques, une vieille femme enceinte proclame, par son enfant incapable encore de parler, la nouvelle qui va bouleverser l’histoire du monde : Comment m’est-il donné que la mère de mon Seigneur, vienne jusqu’à moi… ? Et toutes les générations la diront bienheureuse par une prière reprenant les mots de l’ange et d’Elisabeth, prière des milliards de fois répétés jusqu’à la fin des temps…« Je te salue Marie, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi… Tu es bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de tes entrailles est béni... »