Je vous laisse la paix

8 Mai 2024.  -   Homélie de la messe pour la paix

Fr. Jean-Dominique Dubois, ofm 

L’armistice est signé. S’achèvent cinq années terribles de guerre et de massacres en tout genre, sans oublier qu’au Levant la guerre, commencée sept ans plus tôt, dure encore. La bombe atomique y mettra fin, quelques mois plus tard, dans le drame le plus absolu. Des morts par millions… Des populations déplacées. Des familles brisées. L’holocauste le plus sanglant de l’histoire découvre son ampleur et son horreur…

1854, la guerre de Crimée, 1870, la guerre franco-prussienne, 1914, la 1° guerre mondiale, 1939, la seconde guerre mondiale, 1945, la guerre froide avec l’équilibre de la terreur, … et sans doute que les historiens diront : 1991, début d’une troisième guerre mondiale qui ne dit pas son nom et son visage. Le 20 siècle n’a cessé de monter dans l’horreur de la guerre. Aujourd’hui en de nombreux points de la planète, le feu du monstre des armes est activé. Les appétits territoriaux, les appétits économiques et les folies idéologiques, comme les désirs de reconnaissance des peuples dans leurs identités singulières ne sont pas morts… Tout le monde s’interroge. On parle de civilisation ou de progrès. Mais de quelle civilisation parlons-nous ? De quel progrès peut-il bien s’agir ? … De quelles valeurs s’agit-il ?

Bâtir notre vie commune sur la planète terre dans la justice et dans la paix est un devoir sacré auquel nul ne peut se dérober. Un « malgré nous », au visage tout ridé mais si étonnement ruisselant de douceur et de paix, me confia au terme de sa vie, son aventure des camps de prisonniers soviétiques qui faillit le faire basculer, lui aussi, dans la fosse commune. « Je ne cesse de dire à mes enfants, ne vous faites pas la guerre. C’est terrible. »

La paix commence en famille et dans chacune de nos communautés de vie. De la paix du monde, nous sommes tous responsables, suivant la belle maxime de ce grand saint orthodoxe russe, saint Séraphin de Sarov : « Trouve la paix et des milliers autour de toi trouverons le salut. » Car disait les anciens : « une âme qui s’élève élève le monde. »

 Les morts nous écoutent et nous demandent des comptes de leur sang versé pour notre liberté. Pour en arriver là, à mourir dans la fleur de l’âge afin de libérer son pays, pour aller au prix de sa vie défendre le pauvre massacré dans les camps ou pour voler au secours des populations violentées, il fallait regarder haut et profond. Du plus grand des hommes d’état ou du plus aguerri des chefs militaires au plus simple des soldats il fallait élever son âme et son esprit, au-delà de la boue des tranchées, de la mitraille et de l’odeur des cadavres, pour regarder haut, plus haut et plus loin que sa propre vie, afin de voir ce que d’autres ne voyaient pas, de comprendre ce que d’autres ne comprenaient pas et de se battre non pour tuer, mais pour vivre et faire vivre. Les visions raccourcies sur l’homme et sa destinée, les idéologies prometteuses de lendemains chantant sans le respect de l’homme, de tout homme et de tout l’homme, mènent inexorablement à la guerre. Il faut sauver l’homme de lui-même comme il faut sauver Dieu de nous-mêmes.

 Jésus nous dit : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. » (Jn 13, 27) La paix du Christ est au prix de son sang. La paix du Christ est dans l’obéissance à la volonté du Père. La paix du Christ n’est pas dans la sentimentalité ou l’émotion d’une marche blanche, si légitime soit-elle. La paix du Christ est dans l’amour extrême du Père du Ciel qui, par amour pour le monde, a donné son Fils Unique. La paix du Christ est sacrificielle. La paix du monde est entre mes mains, si et si seulement je donne ma vie jusqu’à la mort. Il n’y a pas d’amour, de paix et de justice véritables sans le don de soi jusqu’à l’extrême. Or nul ne veut choisir de mourir si ce pour quoi il meurt n’est pas plus grand que lui, si ce pour quoi il meurt n’a pas une valeur d’éternité. Les traités de paix qui marque une victoire sans ouvrir des perspectives plus hautes sont voués à l’échec, tôt ou tard. À la signature du traité de Versailles, en 1919, le maréchal Foch lui-même dira : « Dans vingt ans on recommence. » Terrible prédiction …

Les grands papes, Jean-Paul II et Benoît XVI, européens par leurs racines s’il en est, et marqués dans leur chair par les deux plus grands totalitarismes de leur siècle, n’ont cessé de nous enseigner la voie de la paix véritable. L’homme, tout homme et tout l’homme est à respecter dans son identité singulière et sa culture. La déconstruction actuelle de l’homme, de sa conception à la mort, ne peut que conduire à la guerre. Dans un de ses messages pour la journée de la paix, un premier Janvier, fête de Marie, Mère de Dieu, Benoît XVI nous redit avec force que la loi naturelle, en tant que don de Dieu, est le fondement solide de la paix. « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » nous dit Jésus annonçant que dans le cœur du Père, chaque homme et chaque peuple ont une place unique. La dictature actuelle du relativisme en toute chose, et à propos de tout ce qui concerne l’homme, ne peut que nous conduire à la guerre…

 Les hommes de paix sont réalistes et savent voir ce qu’ils voient. Les hommes de paix ont une vue large et profonde des situations et des hommes pour se battre jusqu’au sang versé afin d’établir la justice dans le respect de tous et de tout, selon la volonté du Créateur, père de Jésus Christ. Les hommes de paix sont des visionnaires qui savent que leur itinéraire mortel, si petit ou humble qu’il soit, est un noble chemin qui contribue, pour sa part et à sa mesure, à ouvrir à tous le chemin de la paix qu’est Jésus Christ, ami des hommes et des nations.

Dans quelques jours nous fêterons Notre-Dame de Fatima. En pleine révolution russe, notre Mère du ciel, nous a visités pour inviter à la prière et à la pénitence, afin que la paix s’établisse sur cette terre. Soixante ans plus tôt, à Lourdes, Notre-Dame avait déjà averti le monde que s’il n’allait pas boire à la source et s’y laver, notre beau progrès scientifique ne le sauverait pas, mais risquerait plutôt de se retourner contre lui en de terribles crues, telles les eaux montagneuses du Gave de Pau.

Le 8 décembre de cette année civile, en la fête de l’Immaculée Conception, nous participerons à la réouverture de Notre-Dame de Paris. En son incendie d’Avril 2019, ce puissant symbole de toute notre histoire de France a ému le monde entier. Le génie et la transpiration de ceux qui la restaure et la rétablisse en sa dignité, du plus humble des ouvriers au plus grand chef de chantier, nous disent que si notre cœur sait voir haut et loin, plus que la stricte nécessité de chaque jour ou des jouissances de cette terre, que si notre cœur est enraciné dans le ciel, telle la flèche de Notre Dame, si l’offrande de nos vies est à l’image du roi Louis XIII offrant sa couronne et la France au pied de la croix de Jésus dans le chœur de Notre-Dame, alors nous pourrons gouverner cette terre selon la justice et la paix acquise par Jésus Christ. C’est à Notre-Dame de Paris que, le 26 Août 1944, fut chanté le Te Deum de la victoire. Tout avait commencé dans le secret des consciences de ces soldats de la paix, dispersés et abattus, mais qui voulurent voir chacun plus haut et plus profond que la défaite de 1940 ou que la défense de leurs intérêts particuliers.

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