Il n’aura jamais de pardon
Homélie pour le 10° dimanche du Temps de l’Église
Fr. Jean-Dominique Dubois, ofm
« Si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon » Mc 3, 29 Parole étonnante de Jésus, dure même, qui contraste avec ce que nous avons l’habitude de penser du Christ, notre Seigneur et Maître. La tendance actuelle de nos communautés chrétiennes est plutôt à dire que tout le monde ira au paradis. Plus d’enfer, ni de purgatoire… Sans doute qu’une racine de ce courant de pensée est dans la crise profonde d’autorité que nous vivons en Occident, mais pas seulement…
Quoiqu’il en soit, la parole est sans appel. Pour Jésus il y a bien une possibilité de se damner éternellement. La première prière eucharistique, l’antique canon romain, prie ainsi : « Assure toi-même la paix de notre vie, arrache-nous à la damnation éternelle et veuille nous admettre au nombre de tes élus. » D’autres épisodes de l’Évangile, tel le tableau du jugement dernier en saint Matthieu, parlent de cette possibilité réelle de se damner pour toujours. Il est ainsi arrivé au pape François de menacer publiquement de l’enfer la mafia italienne pour lui faire comprendre que ce que l’on engage sur cette terre engage notre éternité dans un sens ou dans un autre. Les apparitions de Fatima sont très claires. Marie apprend aux enfants cette prière : « Ô mon Jésus, pardonnez-nous nos péchés, préservez nous du feu de l’enfer et conduisez au ciel toutes les âmes spécialement celles qui ont le plus besoin de votre miséricorde. »
Comment peut-on imaginer que la bonté de Dieu, que l’amour tout puissant de notre Dieu, puisse avoir une limite ? Une limite infranchissable telle que certains de ses enfants peuvent se séparer de Lui à jamais sans que Dieu ne puisse plus rien faire. Vous qui êtes parents, ne faites-vous pas une part de cette douloureuse expérience lorsque vos enfants font des choix qui les conduisent à l’opposé de ce que vous avez voulu en les mettant au monde. Vous avez pris un risque énorme en concevant vos enfants. Vous avez posé en face de vous une liberté qu’aucun amour, pas même le vôtre, ne peut contraindre. Nul ne peut être forcé d’aimer. En créant l’homme Dieu n’est plus libre, car l’homme peut créer en face de Dieu un empire sur lequel Dieu n’a aucun pouvoir, l’empire que l’homme bâtit en disant non à Dieu. Nier la possibilité d’un péché contre l’Esprit, c’est nier l’amour même qu’est Dieu. Car l’amour est consentement libre à l’amour offert. Le summum de la liberté est de consentir à recevoir ce qui est offert par amour. C’est donc avoir la possibilité de dire non à jamais. Sans quoi il n’y a pas de liberté.
Grande alors est la tentation de penser que cela n’arrivera jamais, que personne ne se mettra dans une situation telle qu’il refuse sciemment l’amour de Dieu. C’est méconnaître la puissance de notre liberté et notre capacité de résister à Dieu. Ce n’est pas prendre au sérieux la liberté de l’homme et sa grandeur, être créé à l’image et ressemblance de Dieu. C’est réduire l’homme à n’être qu’une marionnette de l’amour, le jouet d’un créateur qui se serait fait plaisir en créant l’homme. Ou bien c’est rabaisser l’homme en estimant qu’il ne sera jamais à hauteur de Dieu. N’est-ce pas le drame de notre société qui se fabrique une liberté à hauteur d’homme pour être dieu par soi-même ? L’enfant est un droit non plus un don. On légifère en droit de vie et de mort sur l’homme de sa conception à sa fin ultime, en dévoyant les mots de fraternité et de dignité.
« Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimé » dit un jour le Seigneur à la bienheureuse Angèle de Foligno. La prise de risque de Dieu, en nous créant libre par amour, c’est le risque assumé de sa terrible passion d’amour où Jésus verse son sang sur la croix jusqu’à la dernière goutte. À l’homme qui le crucifie en pleine liberté Jésus répond par le pardon. Encore faut-il que l’homme, quel que soit son péché, pose un acte de vraie liberté par l’aveu de son péché et la confession de la miséricorde, tel le bon larron. Oui, ce que j’ai fait mérite cette peine… mais « souviens-toi de moi dans ton paradis. » La miséricorde sans la justice pourrit. La justice sans la miséricorde durcit.
Quand donc un homme peut-il arriver à une telle situation de blasphème contre l’Esprit ? Personne n’en sait rien. Personne, absolument personne. Le mystère de la liberté de l’homme et de sa conscience est accessible à Dieu seul, donc personne n’en est juge. Nous ne pouvons juger que des actes, non des consciences. Le jugement des reins et des cœurs appartient à Dieu seul. Notre devoir est donc de prier pour tous sans exception, d’espérer pour tous et d’aimer à l’image de Dieu… Car c’est en semant l’amour que l’on est vainqueur du mal, c’est en faisant rayonner la lumière que l’on peut vaincre les ténèbres. Les saints, les grands hommes capables de retourner l’histoire la plus tragique, ce sont tous des êtres de lumière, parfois au milieu des plus épaisses ténèbres.
Cette foi en la puissance de la prière pour tous s’appuie sur la foi en la paternité infinie de Dieu. Dieu est père, il n’est que père. Mystérieusement et paradoxalement, Dieu conduit notre histoire à chacun comme l’histoire des peuples, même à travers les épreuves les plus terribles. Nous ne sommes que ses collaborateurs. Notre espérance chrétienne est telle que nous ne pouvons pas douter que Dieu en sa paternité tout aimante sait et saura faire avec chacun de nous comme il convient, pour nous conduire au pardon et à la miséricorde, pour retourner le péché le plus terrible en chemin de conversion à sa gloire et à celle de l’homme. Si nos épreuves nous apparaissaient davantage comme les douleurs d’un enfantement plutôt que comme la punition d’un dieu autoritaire, nous les baignerions de la tendresse de Dieu comme une mère se penche sur son enfant malade.
À lire la bible, attentivement et avec sérieux, nous n’oserions plus croire en l’arbitraire de Dieu et en toutes les folles idéologies qui prétendent que Dieu serait l’ennemi de l’homme, qu’Il doit être relégué dans le privé, qu’il n’aurait rien à voir dans nos décisions, des plus nobles, comme les décisions politiques, aux plus humbles du quotidien de nos vies.
Il y a dans la tradition juive de la célébration du repas pascal ce geste d’une petite coupelle d’eau posée sur la table de fête. « Dis papa, demande rituellement un des enfants, qu’est-ce que cette coupelle ? » « Les larmes de Dieu sur les égyptiens engloutis par les eaux » répond le père de famille. Le petit François, voyant de Fatima, est interrogé. « Que veux-tu faire plus tard ? » Réponse : « Je veux aller bien vite au ciel pour consoler Dieu des âmes qui se damnent. »
Ne faisons pas pleurer Dieu. Prenons notre liberté au sérieux en recevant son amour. Soyons des lumières d’amour pour nos frères à la plus grande gloire de Celui qui nous a offert la vie en pure gratuité d’amour.