Mystère gardé dans le silence depuis toujours
Homélie pour la nuit de Noël 2023
Fr Jean-Dominique Dubois, ofm
« Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course, ta Parole toute-puissante s’élança du trône royal … » dit le livre de la sagesse 18, 14-15
Le silence peut être redoutable. Silence de la nature, annonciateur d’une catastrophe, marqué par le comportement des animaux. Silence de la mort d’un être cher. Silence qui précède de grands événements, tournant de l’histoire. Cette nuit-là, en 1914, les soldats français n’entendent plus que silence après la mitraille. Stille Nacht, seul ce doux chant se fait entendre depuis la tranchée d’à peine quelques mètres plus loin. Silence de Noël. Les ennemis font la trêve. Ils chantent l’Enfant-Dieu. Les uns et les autres osent la sortie, sans armes, et chantent. Les chefs puniront. La guerre reprendra. Nous connaissons trop bien la suite.
Silence qui nous fait peur en nos vies modernes. Car, si d’aventure, le silence venait à révéler quelque chose de si grand obligeant à un bouleversement, à un changement de cap non désiré. Les régimes totalitaires imposent le silence des voix discordantes. Les artistes, eux, se taisent pour créer. Aujourd’hui le bruit des réseaux sociaux et du matraquage médiatique tend à recouvrir le quotidien d’une chape de plomb, risquant de tout mettre au même niveau. Bourdonnement d’informations, de commentaires, plus terrible peut-être que les bombes des grandes guerres. Le bruit de notre vie stressée, hyper active, n’est-il pas symptomatique de la peur ? Peur consciente ou inconsciente de ce qui risquerait d’atteindre notre confort sécuritaire. Nous ne savons pas que nous ne voulons pas savoir. Les psychanalystes vous le diront. La patiente tua son médecin, de peur de voir l’inacceptable à ses yeux. Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit le proverbe.
Depuis des semaines le bruit de Noël emplit nos rues et nos magasins. Pour ceux que nous aimons nous voulons le meilleur et que la fête soit belle. Saint François ne s’en offusquerait pas, lui qui, voici 800 ans, popularisa la crèche par la représentation vivante de la Nativité à Greccio. Le petit pauvre voulait que, ce jour-là, tous les hommes et toutes les bêtes puissent manger à satiété. Mais sans oublier Jésus, l’hostie offerte sur la paille de Greccio. Que peut être Noël sans le silence de l’adoration à la grotte de Bethléem ?
Ce 25 décembre 2023, à Bethléem en Palestine, ce sera silence des festivités, pour cause de guerre. Silence et sobriété pour célébrer le petit judéen d’il y a 2000 ans. Or en cette nuit de l’an zéro, régnait un silence unique, historique et toujours actuel. Le silence d’une grotte refuge pour une famille pauvre, comme pour les bergers, loin du bruit de la foule empressée par le recensement. « Pas de place pour eux dans la salle commune ». Non point d’abord en raison de la foule, mais bien plus en raison de la nature de l’événement. Une naissance, cela ne se passe pas au vu et au su de tout le monde. C’est de l’ordre de l’intime. À plus forte raison pour la naissance de ce loupio unique. Une tradition de la crèche représente un Joseph tout pensif devant le pitchoun emmailloté dans la paille. Le patriarche ne doute pas. Il fait silence comme le grand silencieux de l’Évangile qu’il est, dont nous ne recueillerons jamais une parole. Il s’émerveille en silence de la beauté de son épouse, de la beauté de son enfant. De tout son cœur, de toute sa foi, Joseph le juste adhère, dans le silence de l’âme et le silence de la nuit, au mystère ineffable de sa douce paternité, si étonnante qu’aucun mot ne peut la décrire. Paternité efficace plus qu’aucune autre. Paternité active bientôt dans le silence des prochains événements, de la fuite en Égypte au silence de la vie cachée à Nazareth. Et l’enfant grandira en taille et en sagesse à l’ombre de ce cœur silencieux de père.
Les bergers arrivent et s’émerveillent. Joseph redouble de silence et de foi. Il les laisse dire des mots que ne peut rapporter l’Évangile, car ces mots ressemblent à des babillements d’enfants devant l’Enfant. Les bergers, ce sont des silencieux, par métier. Les longues veilles du jour et de la nuit pour le soin des troupeaux ne poussent pas au grand bavardage. La nature est leur maison. La nuit pleine d’étoiles leur tente. Les lumières du ciel autant de cartes d’état-major et de boussole. Dieu, en tout premier lieu, a parlé par la création. Les bergers sont coutumier de cette catéchèse naturelle. Alors rien ne les étonne quand le ciel s’ouvre pour leur dire une parole unique « enveloppée de silence aux siècles éternels. » Rm 15, 24 Le silence du ciel parle aux silencieux de la terre.
Les mages vont arriver d’Orient. Joseph n’a pas fini de s’étonner. Toutes les nations viennent adorer le petit… Pourtant, Marie et Joseph n’ont postés aucun sms ni aucun courriel … Bizarre comme le silence du ciel peut parler plus fort…
Dès lors depuis des siècles la procession n’en finit pas… Artistes et peintres, musiciens et lettrés, petits et grands, cagneux et bien-portants, gens de toute couleur, aveugles et boiteux, riches et pauvres tous viennent adorer et offrir ce qu’ils ont de meilleur à l’Enfant de la crèche, à l’enfant qui est en chacun de nous que l’Enfant Dieu vient faire naître. Il est né pour nous faire naître…
Les idéologies d’aujourd’hui prétendent que nous sommes interchangeables sur une planète qui serait un grand village de consommateurs pour un bonheur de simples individus. Matraquage de la pensée unique aussi dangereux que la peste ou le choléra. Plus une pensée est vide plus elle crie fort pour faire taire le silence des génies. Le génie de Bach et de Dante, le génie des bâtisseurs de cathédrale et de Victor Hugo, de Péguy et de Claudel, le génie de tous les musiciens du monde et de tous les poètes de Léopold Senghor à Dostoïevski en passant par Ariel Ramirez, le génie de tous les peuples en leur singularité de l’Alaska à l’Australie, traversant les immensités de l’Asie. Génies de tous les peuples, de tous les hommes, au visage unique qui nous disent que nous sommes uniques. Chaque singularité de culture ouvre alors à la communion universelle que seul peut fonder l’Unique parmi les uniques, l’Enfant de Bethléem. Nous sommes loin du recensement de l’empereur romain où l’on compte ses troupes. Nous sommes loin des empires d’aujourd’hui qui sont de nulle part et de partout, nous voulant semblables à des produits de marché aux statistiques froides et aux monnaies sans visages.
Cette nuit encore, les crèches sont aux couleurs de toutes les cultures, comme en cette nuit unique de Noël avec les bergers et les mages. La crèche de Bethléem a fait naître, non un empire à l’image d’Auguste l’empereur, ni un système quelconque. La crèche de Bethléem a fait naître un art de vivre où la beauté de chacun se reflète dans une symphonie des instruments des génies personnels, des peuples et des nations. Dans ce royaume réservé aux cœurs d’enfant chacun est unique. Voyez la joie que nous avons de poser des santons de toute catégorie d’hier et d’aujourd’hui.
Au pays de l’Enfant Jésus, seul le silence est digne du génie de chacun, seul le silence fait naître chacun à son propre génie pour la joie de tous. Dieu ne connait ni la photocopie ni le clonage. « Nous naissons tous originaux, mais beaucoup terminent en photocopie » selon le mot fameux d’un saint de notre époque Carlo Acutis. Puissions-nous, frères et sœurs, cultiver le silence de Bethléem à l’image de Marie et de Joseph. Nous verrons des merveilles.
Ô silence redoutable et splendide de la nuit de Bethléem ! Tu es le secret qui révèle l’Amour véritable nous ouvrant le chemin de la sagesse, de la vérité et de la vie. N’en doutons point. Un enfant nous est né, un fils nous est donné. Que notre silence l’adore et l’accueille pour le laisser nous conduire.